Le numérique agricole dans les ETA et CUMA

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Les ETA (entreprises de travaux agricoles) et les CUMA (coopératives d’utilisation du matériel agricole) sont certainement les deux structures qui naviguent le plus autour de l’agro-équipement dans le paysage agricole.

Si les CUMA sont plutôt vues comme des structures de partage et de mutualisation du matériel agricole, les ETA sont quant à elles plutôt considérées comme des structures d’externalisation, de sous-traitance ou de délégation de travail. Nous verrons néanmoins que les limites sont parfois floues.

En 2025, près de 15000 ETA et 10000 CUMA maillent cet écosystème de l’agro-équipement. Plus précisément qu’un nombre général de structures, ce sont :

  • + de 130 000 salariés permanents et occasionnels en ETA ; et plus de 5000 salariés en CUMA
  • + de 70% des heures de travail externalisées et prises en charges via de l’agro-équipements par les ETA ; 30% par les CUMA

Ce paysage général de l’agro-équipement se recompose en toile de fond avec de nombreux acteurs qui cherchent aussi à trouver leur place : coopératives, centres de gestion, structures de conseil, etc.

Parmi les outils numériques manipulés par les ETA et CUMA, on trouve notamment :

  • Des logiciels de gestion : planification des travaux, pilotage en temps réel du parc machine, gestion de la facturation, etc.
  • Des boitiers connectés : état et suivi du fonctionnement des machines et des chantiers, traçabilité des interventions, etc.
  • De l’autoguidage : précision des opérations au champ, coupure de tronçons et gestion des recouvrements,
  • Des systèmes embarqués : modulation des opérations culturales

Ces outils numériques au sein des ETA et CUMA participent-t-ils d’un mouvement de numérisation plus général du monde agricole ? Je tenterai d’y apporter des éléments de réponse

Plus largement, les dynamiques de délégation de travail agricole via l’agro-équipement évoluent. Si le nombre de tâches agricoles déléguées augmente, la délégation intégrale des opérations sur la ferme (près de 7% des fermes françaises y ont recours) semble se stabiliser. Les chiffres ne sont malgré tout pas toujours précis et sont parfois à prendre avec des pincettes.

Sommes-nous alors en train de muter et basculer vers un nouveau modèle d’organisation « d’agriculture déléguée », avec un modèle d’exploitation agricole familiale qui recule au profit d’une main d’œuvre externalisée ?

La question mérite d’être posée.

Ce dossier sur l’outillage numérique dans les ETA et les CUMA est également l’occasion de valoriser toute la connaissance qui commence à être capitalisée sur la plateforme Wiki Agri Tech des outils numériques en agriculture (https://www.wiki-agri-tech.com/). En plus de servir la veille collaborative, cette plateforme est maintenant utilisée pour prendre du recul sur les outils numériques en place et de dégager des tendances.

Comme d’habitude, pour les lecteurs du blog, cet article est issu d’entretiens en visio avec des acteurs du secteur (dont vous trouverez les noms à la fin de l’article) que je remercie pour le temps qu’ils ont pu m’accorder. Plusieurs articles, rapports et webinaires m’auront permis de compléter les retours d’entretiens.

Un grand merci à Geneviève Nguyen pour ses relectures et remarques.

Bonne lecture !


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Préambule important


Je suis agronome de formation et je m’intéresse à la place de l’outillage numérique dans les dynamiques agricoles en cours.

Nous parlerons dans ce dossier de la mobilisation de l’agro-équipement par des structures environnant l’agriculteur : principalement les CUMA et les ETA. Les dynamiques à l’œuvre sont plurielles : partage, entraide, mutualisation, délégation, sous-traitance, externalisation, etc.

Deux questions principales m’ont animé jusqu’ici :

  • Quels sont les outils numériques mobilisés par les ETA et les CUMA ?
  • L’utilisation d’outils numériques par les ETA/CUMA participe -t-il d’un mouvement de numérisation plus général du monde agricole ?

Je m’interroge notamment sur la capacité des outils numériques à diriger, orienter ou accompagner ces différentes dynamiques, d’un côté vers des logiques de mutualisation ou de l’autre vers des logiques de délégation et de sous-traitance. Je ne cherche pas ici à prendre parti pour ces différentes dynamiques, surtout que les limites sont parfois floues, mais bien de discuter de ce qui se joue devant nous. La délégation de travaux reste une forme de partage de l’agro-équipement dans ce sens où l’agriculteur n’a pas acheté l’agro-équipement

Nous nous contraindrons volontairement à l’agroéquipement dasn ce dossier même si je suis conscient que d’autres formes de mutualisation / délégation existent assez largement (sur la comptabilité, la gestion – comme d’ailleurs dans plein d’entreprises de divers secteurs économiques) et/ou commencent à apparaitre (j’en parle un peu dans ce dossier) . 

Je rappelle ici que je rédige des dossiers de vulgarisation et non pas des articles scientifiques (même si j’ai pu en écrire dans le passé). Ces dossiers sont néanmoins largement creusés et fouillés. Ils sont la synthèse (parfois à peine remaniée) de ce que j’ai pu lire et/ou écouter de mes interviewés. La vulgarisation n’est pas pour moi une simplification outrancière de la réalité mais bien une façon de rendre la science plus accessible. J’essaye de rendre ce travail au maximum objectif même si je reste forcément engagé dans mon écriture.

Merci de bien garder ça en tête tout au long de la lecture de ce travail !

Panorama des ETA et des CUMA


Un court historique s’impose


Les entreprises de travaux agricoles (ETA) naissent à la fin de la seconde révolution industrielle (autour des années 1880) avec l’arrivée des premières batteuses à poste fixe et des scieries mobiles, principalement parce que la majorité des exploitations ne peut pas financer ces outils-là. Les ETA sont donc des structures (parfois des agriculteurs, parfois des propriétaires terriens aristocrates, etc) qui prennent en charge ces nouveaux agro-équipements.

Les coopératives d’utilisation du matériel agricole (CUMA) sont quant à elles un peu plus récentes, mises en place au sortir de la seconde guerre mondiale en 1945. Elles ont été créées dans une logique d’entraide et de mutualisation (soit dans le prolongement d’anciennes formes d’entraide ou de précédentes organisations formalisées comme des syndicats de battage) afin de répondre aux attentes des petites et moyennes exploitations appelées à se moderniser. Cet héritage modernisateur existe toujours aujourd’hui. La CUMA est par exemple mobilisée par des agriculteurs cherchant à transformer et commercialiser en circuits courts, ou à diversifier leurs activités. Pour les lectrices et lecteurs intéressés, un historique bien plus large est disponible dans la thèse de Véronique Lucas (Lucas, 2020).

A partir des années 1980, la logique de délégation de travaux via les ETA commence à fortement augmenter. Plusieurs faisceaux explicatifs peuvent être proposés : la baisse tendancielle du nombre d’actifs familiaux agricoles, les réformes successives de la PAC et notamment celles actant le passage d’une logique de soutien à la production à une logique de gestion des risques et d’un verdissement relatif des aides publiques, la hausse continue du prix de l’équipement agricole ou encore les diverses mesures de défiscalisation des investissements productifs (Nguyen, 2022). Aujourd’hui encore, certains agriculteurs veulent garder leur patrimoine et n’ont plus le temps ou plus les moyens de rentabiliser du matériel – et préfèrent alors se tourner vers des structures de délégation. On note d’ailleurs sur la Figure 1 que les courbes de création d’ETA et CUMA se croisent autour des années 1990 marquant une rupture importante de logique de service, entre le collectif et le marchand. D’autres phénomènes peuvent venir expliquer cette dynamique : l’agrandissement de certaines CUMA au détriment d’autres qui s’éteignent, et la création d’ETA à des fins uniquement d’optimisation fiscale (nous en reparlerons plus loin). Nous nous intéresserons dans ce dossier à la fois au nombre total de ces structures mais aussi au nombre de salariés et d’heures travaillées par ces salariés au sein de ces structures pour mieux comprendre ce paysage.

Figure 1. Evolution du nombre de créations d’ETA et de CUMA. Données Infogreffe 2019. Source : Nguyen et al., 2020

Les chiffres clés des ETA


Au dernier recensement, en France, on compte près de 22000 ETARF – les entreprises de travaux et services agricoles, ruraux et forestiers, répertoriées dans les codes NAF des entreprises correspondantes (Figure 3). Ces établissements se divisent ensuite entre près de 15000 entreprises de travaux agricoles (ETA – celles qui nous intéressent dans ce dossier) et près de 7000 entreprises de travaux forestiers (ETF). Le nombre d’ETARF a augmenté de + de 7 % entre 2013 et 2023, une tendance à la hausse qui cache des disparités fortes entre les ETA et les ETF (+ 20 % en ETA, – 14.4 % en ETF). Une partie des ETA (autour de 2000) est affiliée à la FNEDT – la fédération nationale entrepreneure des territoires. Ce total de 15000 ETA ne comprend pas les près d’11 000 agriculteurs qui réalisent des travaux à façon en nom propre (RA 2020).

Les ETARF ont des rôles extrêmement variés. Elles interviennent auprès des services d’Enedis pour dégager les lignes après une tempête (ETR), récoltent tout un tas de production de l’alimentation des vaches laitières jusqu’aux légumes en conserve ou surgelés (ETA), entretiennent les abords des axes routiers (ETR), (re)plantent des arbres dans les exploitations forestières (ETF), etc.

Figure 2. Les chiffres clefs des ETARF. Source : FNEDT 2024.

La majorité des ETA (+ de 80%) est spécialisée dans les travaux de cultures (labours, traitement, taille des arbres fruitiers ou des vignes, moissonnage). Plus rarement pour les tâches de pulvérisation ou d’épandage même si des agriculteurs délèguent ce chantier, faute de Certiphyto à jour, pour ne pas avoir de problèmes avec leurs voisins, ou parce qu’ils n’ont pas le matériel adéquat. Par ailleurs – fait intéressant – plus de 50 % du matériel de récolte est en ETA. Le reste des ETA se concentre dans les travaux liés aux élevages (insémination artificielle, maréchalerie-ferrage, tonte de moutons, gardiennage et conduite des troupeaux, nettoyage et désinfection de bâtiments d’élevage).

Si la plupart des ETA proposent de réaliser des tâches précises, certaines ETA ont développé une large gamme de services, allant de l’audit de propriétés agricoles à la gestion intégrale de l’exploitation, à la fois technique, administrative et financière. Les grosses ETA (par exemple départementales) réalisent aussi des gros chantiers comme des travaux plus grands de drainage, de gros épandage de compost, boues d’épuration.

Environ 30% des ETA emploient des salariés, et ce nombre est en augmentation (près de 8% en 10 ans). Les ETA sont en grande majorité de très petites entreprises (1.7 ETP – équivalent temps plein – en moyenne). Les ETA spécialisées dans les travaux d’élevage emploient en moyenne plus de salariés et ont une part de charge salariale plus importante que les autres ETA.

La répartition des ETA est inégale sur le territoire (Figure 4). Parmi les facteurs pouvant expliquer cette différentiation spatiale, on peut invoquer la présence de filières végétales à forte valeur ajoutée (betterave par exemple), ou encore la taille et la topographie des parcelles qui permettent une meilleure productivité du travail dans le Nord de la France. Dans les territoires à faible densité de population et avec un fort éloignement entre les exploitations, ces structures de sous-traitance peuvent aussi s’apparenter à des interfaces diffusant de l’information et mettant en réseau des exploitations dispersées.

Les ETA conservent une clientèle assez fidèle. La confiance et la proximité géographique constituent les deux principaux critères de choix d’une ETA pour la délégation intégrale des travaux de l’exploitation. Pour la sous-traitance d’une ou de plusieurs tâches, l’agriculteur choisira l’ETA au regard de sa compétence technique et de son efficacité.

Figure 3. Nombre et répartition des ETA. Source : Agreste RA 2020.

Les chiffres clés des CUMA


Près de 10500 CUMA (Coopératives d’Utilisation du Matériel Agricole) sont implantées sur le territoire français. La très grande majorité (plus de 9000) adhérent à une des 55 fédérations départementale ou régionale du réseau CUMA. Ce nombre de CUMA, plutôt en baisse en tendance, est justifié (ou rassuré) par le fait que l’investissement moyen et le chiffre d’affaires moyen des CUMA sont eux, en augmentation. La dynamique des investissements machine serait supérieure en CUMA qu’en France de manière générale. Le parc machine total des CUMA serait évalué autour de 250K matériels agricoles.

Ces coopératives sont composées d’en moyenne une vingtaine d’adhérents (le minimum légal est de 4 adhérents). Un agriculteur sur deux en France (et environ 1/3 des exploitations), en grosse maille, est adhérent d’une CUMA pour partager des équipements, du travail, des salariés, des bâtiments, ou encore des projets (projets environnementaux, projets énergétiques, etc.).

Près de 5000 salariés sont employés par une totalité d’environ 1500 CUMA (15% des CUMA sont donc employeuses). Un tracteur en CUMA, souvent plus lourd et dédié à des travaux plus longs sur la ferme, est partagé en moyenne par 3-4 adhérents. On peut considérer qu’environ 10% du parc matériel total est en CUMA (et donc que 10% du parc français est mutualisé).

Les CUMA sont possédées par les agriculteurs. Il n’y a donc pas de reversement de dividendes. Les adhérents de CUMA sont propriétaires de leur agro-équipement et ont donc tout intérêt à ne pas l’abimer ou l’user pour ne pas jouer sur leur actif (mes différents échanges m’auront amené à penser que ce sont malheureusement souvent les mêmes adhérents qui abiment les machines). Certaines CUMA sont radiées de leurs assurances pour cause de trop forte sinistralité.

Côté CUMA, on retrouve principalement du matériel mutualisé pour de la récolte, du travail du sol, de la fertilisation, du transport et de la manutention ou encore de l’entretien d’espace (FNCUMA, 2025). Il existe également des CUMA spécialisées avec du matériel atypique : tri et semences, compostage, désilage, bois énergie (déchiqueteuse, fendeuses de buches, etc.). La centrale d’achat « CAMACUMA » de matériels agricoles permet d’optimiser les investissements des CUMA

Tout comme pour les ETA, la répartition spatiale des CUMA sur le territoire français est hétérogène (Figure 4 et 5). La présence des Cuma est par exemple plus forte dans les régions d’élevage laitier basé sur la polyculture-élevage, là où les investissements matériels sont plus importants (dynamique de culture ET d’élevage). Les CUMA sont plus ou moins soutenus au niveau politiques en fonction des régions.

Figure 4. Répartition spatiale des CUMA sur le territoire Source : FNCUMA 2025.

Figure 5. Nombre d’ETA et CUMA par code postal et dans un rayon de 25 km Source : Nguyen et al., (2020). Données Infogreffe 2019

Les formes et organisations d’ETA et CUMA


Quelques clivages existent entre les ETA et les CUMA, notamment parce que les ETA reprochent aux CUMA de ne pas être logées à la même enseigne qu’eux. Les CUMA sont par exemple reconnues comme « groupement d’employeurs », ce qui leur permet de mettre à disposition des salariés auprès de leurs adhérents de CUMA.

Au sein de ce groupement d’employeur (GE) de CUMA, les salariés embauchés répartissent leur temps en tant que « salarié sans machine » (en travaillant directement chez les agriculteurs du GE avec leurs propres machine) ou en tant que « salarié avec machine » (en travaillant chez les agriculteurs du GE avec les machines de la CUMA). La CUMA peut aussi de son côté embaucher un salarié pour conduire des machines et offrir des services complets à ses adhérents sans passer par le GE

Les CUMA sont également exonérées depuis début 2025 des cotisations patronales TO-DE (exonérations pour l’emploi de travailleurs Occasionnels et Demandeurs d’Emplois). Les ETA en seraient exclues au motif de la non-saisonnalité de leurs activités. Rajoutons que les ETA sont régies par le code de commerce et pas le code rural et auraient ainsi un peu plus de comptes à rendre. Au vu des montages à mettre en place si des salariés d’ETA veulent travailler sur des entités juridiques différentes, il parait difficilement imaginable que des CUMA puissent simplement déléguer du travail à d’autres CUMA.  

Malgré tout, les ETA et CUMA ne sont pas des espaces monolithiques. La main d’œuvre circule entre ces structures qui ont par ailleurs beaucoup de pratiques et de compétences en commun. Il existe d’ailleurs tout un tas de panachage possibles (la CUMA pour l’ensileuse et l’ETA pour une autre opération). Ces structures travaillent donc parfois ensemble dans leurs activités. En France, un interviewé me racontait que la concurrence entre ETA en France était beaucoup moins forte qu’en Belgique, là où les structures de délégation engagent des boites de communication et n’hésitent pas à dépenser de l’argent dans du marketing numérique. 

Il n’existe pas une forme par défaut de CUMA et d’ETA. La réalité est en effet bien plus protéiforme.

Les ETA sont certainement en majorité créées par des agriculteurs même si d’autres entrepreneurs (sans exploitation agricole) en ont également créé de leur côté. Les deux catégories développent toutes les deux une activité agricole. Leurs dirigeants et salariés sont obligatoirement affiliés à la MSA.

Certaines grosses ETA dédiées à des travaux lourds comme l’épandage de compost ou autres existent, certes, mais la majorité des ETA est plutôt prend plutôt la forme d’agriculteurs qui ont diversifié leurs activités en rajoutant de la délégation de travaux chez des voisins.

Certaines ETA sont dites « fiscales » en ce sens que ces structures ont été mises en place pour défiscaliser des machines agricoles ou des outils en particulier au bénéfice de l’agriculteur qui se considère comme le propre client de son ETA. En d’autres termes, l’ETA abrite ainsi le parc de matériel et éventuellement la main-d’oeuvre embauchée puis facture un service à l’exploitation à laquelle elle est adossée. De chef d’exploitation et prestataire en nom propre, l’agriculteur devient alors patron d’une entreprise de travaux agricoles. Mais les deux entités juridiques, exploitation et ETA, demeurent inextricablement liées tant au niveau fonctionnel que financier, puisque c’est la même personne qui prend les décisions (Nguyen et al., 2022). On pourra également trouver des ETA hybrides – à la fois fiscales mais aussi qui réalisent des travaux chez d’autres agriculteurs.

Certains agriculteurs réalisent quelques activités de diversification à la marge – autour d’un seuil de tolérance admis par l’administration – et ne se déclarent ainsi pas officiellement en tant qu’ETA (ça serait le cas de près de 11000 agriculteurs [RA2020]). Ce travail à façon tend à se maintenir dans le temps et le nombre d’agriculteurs réalisant ce format d’intervention de diversification (sans ETA) reste majoritaire. Ces agriculteurs cherchent à monétiser leurs compétences (expertise agronomique, maîtrise des nouvelles technologies embarquées, capacité de collecte et de commercialisation)

Certaines ETA peuvent prendre la forme de dispositifs plus complets (sortes de régies – INVIVO a par exemple lancé la structure « Sowfields » pour faire de la régie) mais aussi de régisseurs indépendants (sorte de chefs de culture qui vont gérer des plannings de travaux et les déléguer à d’autres ETA). François Purseigle et Geneviève Nguyen parlent plutôt d’assistant maitre d’oeuvre ou à maîtrise d’ouvrage que d’ETA traditionnelles.

Une partie des ETA travaille directement pour des industriels (betteraves, pommes de terre, haricots, etc) et c’est l’usine de conditionnement qui est l’orchestrateur des travaux délégué à une ETA. Certaines ETA opèrent pour le compte quasi exclusif des entités d’une holding mère (constituée d’entreprises agricoles de différentes formes) qui utilisent cette structure juridique pour héberger un parc de matériel conséquent. 

Certaines CUMA peuvent se déguiser aussi en formes d’ETA. Ces CUMA se montent pour répondre à des enjeux fiscaux (comme les ETA fiscales) avec un agriculteur majoritaire et d’autres plus petits pour monter le dispositif et respecter les obligations légales. Des CUMA commencent à promouvoir des formes de travaux délégués auprès de leurs adhérents (via les salariés de la CUMA ou d’autres agriculteurs adhérents). Certaines formes d’exploitation très complexes existent avec un empilement de SCEA/EARL et au milieu une CUMA, le tout appartenant à la même famille. La CUMA fait ainsi partie des contours de l’entreprise agricole.

Les charges de l’agro-équipement en France


Les charges de l’agro-équipement sur le bilan financier des exploitations agricoles pèse lourd. Elles représentent en moyenne 25 % du total des charges de l’exploitation, et peuvent grimper jusqu’à 30 % selon les filières (FNCUMA, 2024). Les différences entre OTEX (entre un atelier de maraichage et un atelier de bovin lait par exemple) et même intra-OTEX (entre un petit et un gros maraicher) peuvent être particulièrement marquées. A noter que les immobilisations d’actifs dans le matériel sont limitées par le recours croissant aux travaux par tiers type CUMA et ETA (cf les sections suivantes sur la difficulté de stabiliser les statistiques).

Le constat est similaire pour les structures de délégation. Si, en nombre, les ETARF ne représentent que 3 % des clients, elles portent à elles seules, 30 % du chiffre d’affaires de l’agroéquipement Les ETARF consomment 30 % du GNR agricole (qui représente 15% de leur charge). Ces structures ont tout intérêt à maintenir la détaxation du GNR parce que ces charges sont importantes pour eux.

Les agriculteurs ne sont d’ailleurs pas vraiment aidés à aller dans le sens d’une réduction de ce poste de charges. Les agriculteurs sont souvent conseillés ou poussés à investir dans des machines agricoles lorsqu’ils gagnent de l’argent, une manière détournée pour ne pas payer ou moins payer la MSA et les impôts, avec en cascade un risque supplémentaire pour leur retraite. Et ces conseils ne sont pas toujours qualifiés parce que la France continue à perdre son savoir-faire autour du conseil en machinisme agricole.

Le système fiscal agricole favorise également le renouvellement régulier des machines et la course au gigantisme avec l’achat de matériels plus larges (et donc d’un tracteur plus gros également s’il faut tracter un agro-équipement plus lourd) et donc plus coûteux. Presque toujours en achat neuf parce que c’est ce que les subventions favorisent… Pour la FNCUMA, le constat est clair : 1/3 du matériel agricole acheté est superflux (FNCUMA, 2024). D’où l’intérêt des structures de mutualisation et de délégation pour renforcer aussi la polyvalence des équipements partagés pour alléger le poids des investissements.

Ajoutons à cela que le prix des machines (intrants au sens large et commodités agricoles) a explosé sur les dernières années (plusieurs dizaines de %, même s’il semblerait que le prix se stabilise sur l’année 2025. Cette augmentation serait principalement due à la hausse des cours des matières premières, de l’énergie, aux mises aux normes et aux coûts de main-d’œuvre. L’inflation touche le prix d’achat des machines, mais aussi les pièces de rechange, les réparations et les assurances. Certains fabricants de machines agricoles en ont d’ailleurs profité eux aussi en augmentant leurs taux de marge (parfois seulement sur les machines agricoles et pas sur les machines d’espaces verts, oups).

Cette augmentation du coût des machines met également en difficulté économique les sous-traitants et délégataires de travaux agricoles puisque leurs investissements respectifs doivent augmenter sans nécessairement se répercuter sur le prix de leurs prestations, au risque de perdre des clients. Les renouvellements de machines de ces structures de sous-traitance peuvent d’ailleurs être retardés lorsque les rendements agricoles sont moins bons puisqu’ils occasionnent un moins bon alignement entre le coût de la machine et les rendements espérés. Certains en profitent donc pour revoir leurs modules d’entretien de machines (usure des pièces par matériel et en fonction du nombre d’heures d’utilisation, préparation des plannings d’entretien par rapport aux préconisations des constructeurs, etc) même s’il n’est pas toujours évident de savoir qui s’occupe de l’entretien et combien de temps le matériel a réellement tourné dans certaines structures mutualistes (CUMA, ETA, etc.).

Le rapport économique Axema 2023 estime à 7,25 milliards € les investissements en matériel agricole. En France, par comparaison, l’investissement en Cuma sur cette même période atteint 522 millions €. Cet ordre de grandeur de différence ne va donc pas dans le sens d’une sortie de la logique de propriété privée vers d’autres stratégies d’agro-équipements : mutualisation de machines, délégation de travaux, entraide ou encore copropriété du matériel. C’est d’ailleurs tout le discours porté par la FNCUMA dans son plaidoyer de 2024 autour d’une mécanisation plus responsable et pour lutter contre le sur-équipement, avec des agriculteurs encore trop tournés vers du matériel haut de gamme et premium. D’un point de vue purement économique, le nombre de machines agricoles qui dorment sous les hangars donné à réfléchir. Pour rappel, le chiffre total de l’agro-équipement en France est estimé à 1.5 millions de machines – à mettre au regard du nombre d’exploitations agricoles : 400.000 (Source : AXEMA). C’est visiblement plus que l’ensemble des camions français utilisés pour la logistique et le fret de marchandises. Le taux d’utilisation nominale des machines ne devrait pourtant pas être très difficile à mesurer et pourrait être comparé à la puissance maximale des machines. Par effet de taille, les structures de mutualisation ou de délégation ont nécessairement des couts de production moindre : les machines fonctionnent dans leur conditions optimales (ou en tout cas meilleures), il y a moins de temps morts et les opérateurs sont mieux formés aux plages d’utilisation du matériel.

Figure 6. Huit chiffres pour donner un regard sur l’état de la mécanisation agricole en France. Source : FNCUMA 2024.

Encore faut-il que les coûts du machinisme soient correctement calculés : prise en compte des temps morts, du temps passé sur la route, ou encore de l’entretien et de la maintenance du matériel. Certains agriculteurs louent à l’heure leur machine auprès d’une concession qui leur a racheté un ancien tracteur et ont ainsi l’impression que leur location leur coûte moins cher.

Plusieurs parlementaires sont vent-debout contre les subventions accordées aux agro-équipements – qui favoriseraient le sur-équipement, et demandent à l’observatoire des marges de s’intéresser au prix des matériels agricoles. Ces subventions, selon eux, bénéficieraient en réalité in fine aux constructeurs (souvent hors France), plus qu’aux agriculteurs eux-mêmes (puisque les agris achètent leurs machines aux constructeurs). Ces aides et/ou subventions peuvent soutenir des investissements initiaux de matériel et/ou des renouvellements – et très peu pour le moment des aides à l’usage (nous y reviendrons plus loin). Difficile de savoir si les achats subventionnés de matériels viennent s’ajouter ou se substituer aux dépenses prévues par les exploitations agricoles, ETA ou Cuma.

Vers une délégation du travail toujours plus importante ?


Si la mutualisation de l’agro-équipement peut encore largement progresser (10% des machines sont mutualisées selon la FNCUMA 2024), les pratiques de délégation – externalisation – sous traitance de travail semblent susciter plus d’intérêt (statistiques à venir sur la section suivante). J’insiste ici sur le fait ces formes de délégation sont plutôt le fait actuellement des ETA. Seule une minorité de CUMA développe pour l’instant des services avancés de délégation (avec un chauffeur salarié mobilisant les machines de la CUMA) même si les limites sont de plus en plus floues.

La délégation de travaux peut être partielle (sur des tâches spécifiques, principalement sur des tâches sur les systèmes de culture) ou totale (on parle parfois de « délégation de A à Z »), avec une dissociation partielle à totale des droits de propriété et des droits de gestion. La sous-traitance agricole, et notamment la délégation intégrale des activités, reste pourtant peu documentée.

Geneviève Nguyen et ses collaborateurs distinguent la délégation intégrale « par abandon » de la délégation intégrale « par recentrage ». Dans la première forme de délégation, il faut comprendre que l’agriculteur n’exerce quasiment plus d’activité agricole. La structure de délégation s’occupe donc de presque toutes les opérations, voire même de la gestion administrative et économique de l’exploitation.

Dans la forme de délégation par recentrage, l’idée est plutôt de confier une partie des chantiers agricoles (les moins stratégiques, les plus lourds, etc) à une entreprise de délégation pour que l’agriculteur optimise le calendrier de travail et rationalise la répartition des tâches, en se gardant celles qu’ils maîtrisent le mieux et en externalisant les autres. Par exemple, des polyculteurs-éleveurs confient la gestion et la conduite de leurs productions végétales à une entreprise délégataire pour mieux se recentrer sur les activités d’élevage.

Entre 2000 et 2016, le nombre d’exploitations ayant eu recours à la sous-traitance de manière notable a été multiplié par deux, principalement pour les moyennes et grandes exploitations signe également que la délégation relève de plus en plus d’une stratégie d’entreprise et moins d’un problème de manque de capacité.

Paradoxalement, ou plutôt peut-être en co-évolution, on observe quand même que certaines grandes fermes agricoles s’auto-équipent pour être autonomes et ne font pas nécessairement appel à de la délégation de travaux. Une manière pour ce type d’exploitants de pouvoir travailler sur la ferme quand ils ont de la disponibilité sans atteindre un planning de CUMA ou un créneau d’une ETA. A noter tout de même que la possession de matériel n’empêche pas de sous-traiter, par exemple pour conduire en même temps plusieurs chantiers sur plusieurs parcelles distantes les unes des autres (comme fréquemment sur les grandes exploitations spécialisées en grandes cultures).

Même si de plus de plus d’exploitation de moyenne et grande taille font appel à de la délégation de services, il serait hâtif d’en conclure que les petites exploitations n’y ont pas recours. La délégation intégrale sur les petites exploitations est un phénomène plus ancien avec parfois des individus non-exploitants devenus propriétaires de structures de petite taille à la suite d’héritages successifs. A côté de ce phénomène, des petites exploitations qui avaient l’habitude de déléguer ont pu être rachetées par des exploitations plus grosses (pour cause de départ en retraite). D’autres ont pu se tourner davantage vers des formes de prestation plus difficilement repérables et quantifiables : recours aux agriculteurs du voisinage, service de chantiers complets des CUMA.

En 2020, près d’un million de personnes ont déclaré avoir travaillé dans une exploitation avec un contrat salarié – et ce dans tous les territoires et productions (avec un tropisme quand même plus fort pour certaines productions : maraichage, arboriculture, céréales). Parmi ce million de salariés, près de 235 000 ne sont plus directement employés par les exploitations (ce chiffre s’élevait à 80 000 en 2003). Les salariés externalisés fournissent ainsi un nombre croissant d’heures de travail déclarées. L’externalisation est polymorphe : recours à des agences d’intérim, à des prestataires de services français (entreprises de travaux agricoles, ETA) ou étrangers (travailleurs détachés), à des coopératives d’utilisation de matériel agricole (Cuma) ou des groupements d’employeurs (GE) [Magnan & Laurent, 2025]. Nous reviendrons sur ce paysage large de la délégation dans la section suivante.

Figure 7. Part des agriculteurs sous-traitant en fonction du nombre de tâches déléguées dans le sud-ouest de la France entre 2018 et 2021. Source : Nguyen et al., 2022

L’importance de la sous-traitance dépend également du type de production. La quasi-totalité des élevages et des exploitations de grandes cultures, ainsi que près de 8 arboriculteurs sur 10 et de 1 maraîcher sur 2, font appel à des structures de délégation de travaux (voir tableau 1). Préférer la délégation des travaux à la mutualisation du matériel (en CUMA par exemple) est compréhensible. S’il faut partager du matériel en commun avec des agriculteurs qui peuvent avoir les mêmes besoins au même moment (parce qu’ils pratiquent des itinéraires techniques similaires au sein d’une CUMA), en rajoutant à cela des fenêtres temporelles d’action toujours plus restreintes, il faut être particulièrement bien organisé. Certains agriculteurs préféreront ainsi contractualiser avec une entreprise de travaux agricoles (ETA) ou une autre forme de sous-traitance.

Tableau 1. Achats et ventes de travaux et services par les exploitations selon leur OTEX en 2022. Source. Agreste, RA 2020

Les agriculteurs sont non seulement plus nombreux à sous-traiter, mais ils sous-traitent de plus en plus de tâches. Même si cette main-d’oeuvre externe ne constitue que 4 % des apports de travail dans les exploitations, le volume de travail correspondant (en unités temps annuelles ou UTA) a pratiquement quadruplé (Figure 8), passant de 8 000 à 29 760 UTA entre 2010 et 2016, au travers d’entreprises de sous-traitance agricole (ETA), de coopératives d’utilisation de matériel agricole (CUMA) et de groupements d’employeurs (GE). La valeur des services à l’agriculture, qui concerne principalement des travaux agricoles, a elle aussi bien augmenté. Le média Entraid mettait en avant dans un article de 2022 que le recours à des prestataires de services pour réaliser les travaux culturaux avait nettement progressé entre 2010 et 2020 : + 26 % pour les Cuma et + 39 % pour les ETA.

Figure 8. Evolution de la part du volume de travail (mesuré en unités temps annuelles UTA) apporté par les ETA, CUMA et groupements d’employeurs sur le volume total de travail sur l’exploitation (en %). Source : Nguyen et al., 2022

Environ 7% des exploitations agricoles françaises auraient sous-traité la totalité de leurs activités agricoles (Nguyen – publication Linkedin 2025). La délégation intégrale des travaux dans les systèmes de culture semble se maintenir à un niveau stable à l’échelle de la France mais cache des réalités différentes quand on y regarde d’un peu plus près. La délégation intégrale progresserait dans certains territoires (Ouest, Centre-Nord, Grand Est), notamment les plus spécialisés, avec différentes logiques (recentrage sur les activités d’élevage pour certains, gestion patrimoniale pour d’autres). Il serait intéressant de voir si des corrélations existent avec des tendances lourdes du marché comme la dynamique autour du marché du carbone.

Figure 9. Nombre d’exploitations en délégation intégrale de leurs travaux. Attention, la période 2010-2020 ne fait pas encore apparaître l’inflation à 2 chiffres du matériel agricole. Source : Nguyen 2025 – Linkedin

A l’international, la délégation de travaux est parfois beaucoup plus marquée qu’en France (Reardon et al., 2024). En Birmanie et en Indonésie, de grosses firmes d’agrofournitures ont leur propre flotte d’équipement et prennent en charge la délégation de travaux. Aux Etats-Unis, des prestations de service se développent pour installer des couverts végétaux dans les fermes et vendre ainsi des crédits carbones. Et c’est peut-être en Chine que la sous-traitance se développe particulièrement rapidement, notamment parce que les paysans partent travailler en ville parce que leurs terres ne leur suffisent plus à vivre.

Pourquoi les agriculteurs déléguent-ils une partie de leurs chantiers agricoles ?  Geneviève Nguyen et ses collègues distinguent plusieurs types d’agriculteurs qui ont recours à de la délégation :

  • Profil 1 : des agriculteurs, plutôt jeunes, des classes d’âge de moins de 50 ans, installés à titre principal souhaitant se recentrer sur leur coeur de métier, et sur les productions
  • Profil 2 : des agriculteurs à la tête d’exploitations de taille moyenne à grande, dans les classes d’âge de plus de 50 ans, à la retraite (ou proches) sans repreneurs immédiats, qui souhaitent ne pas donner l’exploitation en fermage en raison du statut jugé trop contraignant et préfèrent la délégation à une ETA dans l’attente d’une hypothétique reprise, voire une vente future
  • Profil 3 : des agriculteurs pluriactifs, de toutes les classes d’âge, qui n’ont pas le temps et qui préfèrent, comme le premier profil, sous-traiter plutôt qu’embaucher un gérant – pour une raison de coût, qui comprend le salaire mais également d’autres coûts de transaction (recherche du salarié, contrôle du travail, et gestion des conflits éventuels) – mais aussi pour éviter les investissements en matériel

Peut-être plus ou moins imbriqués au sein de ces profils, certains agriculteurs sous-traitent pour tester une machine, externaliser les risques (pulvérisation, investissement), accéder à des machines de précision, ou parce qu’ils connaissent une forte accidentalité au sein de leur exploitation (machines en panne, maladies…).

Avec ses multi-casquettes, le métier d’agriculteur demande de maitriser une palette de compétences assez large. Et on peut se demander si la gestion du parc d’agro-équipements et la conduite des machines est une tâche qui continuera à être réalisé par l’exploitant lui-même ou s’il préférera déléguer (sacrifier ?) cette section à des entreprises annexes (que ce soit par une ETA ou non, et que les machines soient autonomes, robotisées ou non). Il reste d’ailleurs, qu’outre l’agro-équipement, le recours à la sous-traitance augmente pour les tâches administratives, notamment en matière de déclaration PAC et de déclaration fiscale, mais aussi pour les fonctions de conseils : agronomique, juridique ou encore patrimonial.

Les charges financières de l’agro-équipement sont importantes sur l’exploitation (cf section précédente) et de nombreux agriculteurs ne sont plus prêts à assumer de tels investissements. Investir dans un nouvel actif sur sa ferme pose question quant aux fluctuations des revenus agricoles et du prix des machinisme au sens large (machines, pièces détachées, etc.). L’entreprise de travaux devient alors la structure qui porte la charge de la casse des matériels, des affectations de ressources, et de la gestion du matériel. Concernant l’argument financier, l’entreprise de délégation est également une façon de tester une machine coûteuse, avant de vouloir potentiellement investir dedans. Indirectement, la structure de délégation est aussi parfois une alternative au suréquipement, que ce soit à la ferme ou collectivement (par exemple si une CUMA fait des choix d’investissements forts dans des matériels).

Le levier agro-équipement constitue entre autres un frein à l’installation des jeunes agriculteurs. Le recours à l’ETA est ainsi une façon pour les nouveaux installés de retarder et ainsi sécuriser les recrutements et la masse salariale. La prestation de services, au travers d’une ETA ou d’une autre structure de délégation pourrait d’ailleurs être intégrée dans les critères d’attribution des aides DJA (dotation jeunes agriculteurs) comme modèle économique possible, temporaire ou pas. Le recours à la sous-traitance permet également d’écrêter les pics d’activité (suite à un coup dur par exemple) et ainsi diminuer l’intensité de travail lors des périodes de charge.

Cette action de sous-traitance va également au-delà du simple argument financier en ce sens que les agriculteurs externalisent par là-même les risques pour leur santé, voire la gestion de relations conflictuelles avec le voisinage. Les normes environnementales (cahier des charges à respecter, zones de non-traitement, etc) poussent les agriculteurs à déléguer les contraintes qu’ils peuvent avoir du mal à respecter, soit par manque de matériel adéquat, ou parce qu’ils ne sont pas toujours au courant de leur existence. La thèse de Paule Yacoub, en cours en 2025, cherche d’ailleurs à comprendre l’effet de réformes environnementales (protection de l’eau, phytosanitaires, etc.) sur l’organisation du travail dans les ETA.

Le paysage de la délégation agricole est vaste


Le paysage agricole de la sous-traitance est en réalité bien plus protéiforme que ce qu’il n’en laisse paraitre (Figure 10). Les ETA, même si elles sont majoritaires, n’ont pas éclipsé tous les acteurs de la prestation de services. On peut noter par exemple :

  • Des structures qui se positionnent comme des assistants maitres d’ouvrage, en intermédiaire entre des clients agriculteurs et des ETA. Ces structures ne réalisent pas les prestations mais les organisent pour le compte de ses clients
  • Des liens plus ou moins informels de voisinage, d’entraide et d’arrangements de partage entre agriculteurs : échanges paille-fumier, récolte de luzerne par des éleveurs chez des voisins de grandes cultures. Cette coopération de proximité assure des dialogues techniques et de la sociabilité entre agriculteurs.
  • Des agriculteurs qui travaillent en leur nom propre.
  • Des coopératives agricoles qui, pour faire face à de nouvelles formes de concurrence avec d’autres organismes stockeurs et pour préserver une capacité de collecte, peuvent aller jusqu’à créer des structures commerciales et proposer à leurs clients des outils de gestion de collecte (gestion des productions à commercialiser, contractualisation des volumes avec les différents organismes stockeurs, suivi des stockages et déstockages, suivi permanent des cours, accès aux offres de marché pour ces derniers, etc.). Certaines coopératives rachètent également des ETA via des filiales.
  • Des centres d’étude et de techniques agricoles (CETA) qui développent un service et des unités commerciales dédiées à la prise en charge de travaux agricoles
  • Les agences d’intérim, les prestataires de service étrangers ou les entreprises ne relevant pas du régime de protection sociale agricole (MSA) ont une importance croissante pour certains secteurs comme la viticulture et l’arboriculture

Nous reparlerons de ces différentes formes de sous-traitance dans le reste du dossier.

Figure 10. La complexité du paysage de la sous-traitance dans l’agriculture française. Source : Nguyen et al., 2022

Il reste difficile d’avoir accès à des chiffres très précis


Les chiffres présentés plus haut sont à prendre avec quelques pincettes. De manière générale, le repérage de la sous-traitance et de la délégation en agriculture reste difficile et constitue un réel enjeu méthodologique (Nguyen et al., 2020 ; 2022). La définition juridique des contours de l’activité de sous-traitance n’est pas toujours très claire comme le montrait l’exemple des ETA fiscales cité plus haut. Le manque de données est à mettre en parallèle du faible nombre d’études qui s’intéresse à la délégation et sous-traitance des travaux en agriculture.

Les données statistiques disponibles sont en effet parcellaires et hétérogènes. Parmi les principales sources disponibles, on trouve :

  • trois questions dans les derniers recensements et enquêtes structures menés par les services du ministère de l’Agriculture,
  • des données de l’Insee,
  • des données de la MSA sur la main-d’oeuvre,
  • des données sur la création des établissements du registre Infogreffe du commerce et des industries,
  • des données sur les CUMA du Haut conseil de la coopération agricole (HCCA), et
  • diverses données issues des fédérations professionnelles des ETA et CUMA (rapports d’activités et chiffres clés).

L’activité de sous-traitance ne peut théoriquement pas être exercée à la marge par des exploitations agricoles, mais uniquement par des entreprises de services, comme les entreprises de travaux agricoles (ETA) ou encore les agences d’intérim. Une tolérance serait accordée aux agriculteurs pour réaliser en nom propre des travaux à façon pour le compte d’autrui. Par ailleurs depuis 2013, l’obligation de la certification d’entreprise pour les prestations phytosanitaires ne permet plus aux agriculteurs de prendre en charge ce type de travaux en nom propre et requiert de leur part la création d’une société commerciale. Malgré tout, la hausse du prix de l’agro-équipement a entrainé une hausse des prestations inter-agri, et tous n’ont pas joué le jeu de la régularisation de leur statut. Les services de contrôle (Sral) reconnaitraient d’ailleurs ne pas être en capacité d’identifier ces pratiques condamnables et encore moins de les sanctionner.

Plusieurs autres services ne sont pas (encore) considérés comme de la sous-traitance :

  • Les chantiers complets proposés par certaines CUMA où l’agriculteur n’effectue pas lui-même les travaux et les confie à la CUMA
  • Les contrats d’intégration entre agriculteurs, coopératives ou industries agro-alimentaires avec des services inclus comme l’enlèvement des animaux ou le nettoyage des bâtiments
  • Les tâches de travailleurs saisonniers gérés par des agences d’interim et prestataires de service étrangers,  (taille, récolte, etc. en viticulture, arboriculture ou encore maraîchage)

L’outillage numérique en ETA et CUMA


Les résultats présentés dans cette section sont issus d’échanges et de lectures. Ils seraient à confirmer avec des enquêtes quantitatives. Des sous-populations pourraient être intéressantes à distinguer comme par exemple les ETA montées par des agriculteurs et les ETA montées par des entrepreneurs sans activité agricole initiale.

Nous verrons dans cette section un ensemble de dispositifs numériques avec lesquels les ETA et CUMA s’équipent. Cette adoption n’est pas massive – et varie en fonction des outils présentés.

Pour les logiciels de gestion de tâches et de planification de travaux notamment, l’adoption semble être plus subie que choisie – en réponse à une réglementation toujours plus exigeante et à l’arrivée de la facturation électronique obligatoire à partir de 2026. Les ETA et CUMA sont en général habituées à leur routine et la façon de travailler dont elles ont hérité.

Les ETA s’équiperaient d’autant plus en outillage numérique lorsqu’elles fournissent des offres multi-services avec une flotte de plusieurs machines et salariés. Dans ces organisations complexes, le nombre parfois très important de parcelles (ou de micro-parcelles en viticulture), de matériels et/ou de salariés (opérateurs, chauffeurs, etc) à suivre appelle à manipuler de l’outillage numérique pour optimiser la gestion des tâches ou encore gagner en confort de travail.

Les CUMA peuvent elles aussi avoir tendance à acheter du matériel haut de gamme, plus performant avec plus de fonctionnalités, et profiter des effets de la mutualisation (sans nécessairement que toutes ces fonctionnalités soient utilisées par les adhérents). Les CUMA, avec leurs cycles de décision plus longs qu’en ETA, suivraient plutôt l’évolution technologique naturelle. Dans les CUMA, le relai de services numériques en agriculture est plutôt présent lorsqu’un ou plusieurs salariés sont employés et/ou quand certains adhérents sont leader (souvent chef d’équipes) ou moteurs sur le sujet. L’avantage de la CUMA reste que ces structures peuvent entrainer une certaine masse d’adhérents derrière eux, en investissant plus sur de la technologie numérique que ce que chaque adhérent aurait fait individuellement.

Les outils en interne


J’évoque ici principalement les outils de dématérialisation – une manière pour les ETA et CUMA de sortir de la logique des carnets de terrain avec des bons de travaux généralement remplis à la main. Ces outils sont des « ERP » (Entreprise Ressource Planning). Ces outils logiciels de gestion sont assez nombreux même si le niveau d’adoption est assez variable entre les outils.

Voilà les principaux : Léa (Smag), Facilitime (DCD), Kropeo (Trackengo), ISA Eta (Isagri), MyCumaLink & MyCuma Planning et Travaux (FNCUMA), MyJohnDeere (John Deere), Kandorlab (ex Portik), Contractor (MyEasyFarm).

Comme beaucoup d’outils informatiques, ces logiciels de gestion sont mis en avant pour éviter des erreurs de saisie et oublis en tout genre : erreurs dans les unités de travail renseignées, bon de commande perdu / oublié / mal écrit / peu accessible, erreur de comptage d’heure. Les chantiers sont remontés directement dans les bases de données (ce qui peut prendre quelques jours avec un format papier et qu’il faut le ressaisir plus tard en facturation). La gestion des horaires de travail est également affinée ce qui peut faire gagner quelques minutes/heures de prestation si ces horaires sont généralement arrondis.

En prenant un peu de recul, ces outils de gestion servent aussi de preuve de travail et permettent donc aux agriculteurs de (re)-gagner de la confiance envers leurs prestataires. Le délégataire de chantiers peut ainsi montrer ce qui a été réalisé en terme de prestation, d’ajuster les tarifs en fonction des tailles réelles de parcelles, etc. On peut citer par exemple l’enjeu des produits phytosanitaires, notamment dans la vigne, où les clients sont en attente de retours pour leurs déclarations de traitements phytos (produit utilisé, quantités réellement appliquées, date d’application, conditions météorologiques d’application, etc.). En informatisant ces données, l’information devient plus symétrique et fluide dans le sens où chacun des acteurs de la transaction peut y accéder. C’est par exemple intéressant de donner à voir les surfaces réellement travaillées parce que certains acteurs agricoles ont une vision assez faussée de leurs surfaces réelles.

Je vous propose ici une classification assez grossière des usages principaux de ces logiciels de gestion

Planification des travaux :

  • Gestion des plannings d’activités (plannings très aléatoires, qui bougent tout le temps notamment à cause des conditions météorologiques)

Le planning des ETA/CUMA peut être très volatil à cause entre autres de changements de programmes, de casses, de chantiers plus longs que prévus, de conditions météorologiques, etc. On peut comprendre qu’un suivi temps réel et une mise à jour régulière des informations sur un outil numérique n’est pas évidente (et encore moins pour faire du prévisionnel à la vue de cette incertitude).

Les données cartographiques disponibles permettent d’avoir à disposition les ilots de parcelles et d’y affecter par la suite les opérations culturales qui y auront été réalisées. Souvent, les patrons d’ETA connaissent bien les parcelles sur lesquelles ils travaillent, et les outils cartographiques sont plutôt là pour partager cette connaissance située avec des salariés.

  • Gestion des salariés (mise à jour d’un changement de permis de conduire, etc.)
  • Gestion des heures des salariés : pour le comptage et le regroupement des heures, etc.
  • Gestion des bons de travaux : qui ont toujours été remplis manuscritement.
  • Réservation du matériel sur certains créneaux horaires d’utilisation
  • Partage de traces GPS
  • Structuration des relations clientèles

Gestion en temps réel (tour de contrôle) :

  • Cartographie du matériel en utilisation (savoir où est le matériel, qui l’utilise etc.).

Les matériels sont souvent un peu éclatés partout chez les différents adhérents des CUMA.

  • Pilotage de la flotte d’outils et machines

Quand la flotte de machines est nombreuse, il arrive qu’un conducteur/opérateur soit responsable d’une machine en particulier, surtout quand elles commencent à être sophistiquées.

Gestion aval :

  • Traçabilité des interventions de bout en bout (rapports du réalisé – temps, hectares, parcelles travaillées, etc.)

Il est plus facile d’affecter des opérations / chantiers à des utilisateurs lorsque le parcellaire d’un client ou des adhérents (d’une coopérative, EARL ou autre) est fourni. L’analytique est ainsi un peu plus fin. Quand ça n’est pas le cas, l’utilisation des machines est globalement affectée à la structure demandeuse sans beaucoup de finesse d’utilisation. A noter que tous ces logiciels ne sont pas capables de gérer le cas des multi-exploitations. Si un opérateur a réalisé une opération de pulvérisation sur 5 exploitations différentes, il faudra qu’il saisisse cette opération cinq fois, une pour chaque exploitation.

Au vu de l’augmentation des coûts énergétiques, certaines structures de sous-traitance font la chasse au gaspillage de carburants : conditions d’utilisation de la machine, tracteurs qui tournent à l’arrêt, quand est ce que les machines ont été remplies en carburant etc. Certaines structures commencent à facturer et à raisonner les déplacements, notamment lorsqu’elles travaillent sur des secteurs géographiques étendus et qu’elles ont tendance à passer du temps sur la route.

  • Facturations (répartition des charges pour réaffecter les coûts en fonction des aléas, travaux [rendement, heures de route, heures de travail, temps d’arrêt, etc]).

Certains de ces outils ne gèrent pas non plus la partie « Facturation » considérant que ce travail est un métier à part entière – et préfèrent ainsi se connecter à des logiciels dédiés du marché pour aller jusqu’à la facturation client.

  • Rapport complet d’utilisation du matérie: taux de déplacement non facturé, combien de kilomètres à l’heure, coût de revient d’une machine (fonction du coût d’achat et autres).

Il est assez rare qu’un agriculteur demande une facture d’entretien d’une machine (s’il l’achète d’occasion) alors que c’est souvent quelque chose qui est fait lors de l’achat d’une voiture pour un particulier. Si la traçabilité de la vie d’un agro-équipement était disponible, cette machine serait potentiellement plus facilement rachetée. Avec le coût en augmentation du matériel agricole et l’enjeu sur les pièces détachées (notamment pour le matériel trainé), on peut imaginer que les filières voudront d’autant plus disposer d’une traçabilité fine de leurs machines.

  • Paiement
  • Relances

On peut citer également quelques usages supplémentaires, plutôt orientés CUMA (mais pas que) :

  • Identifier les matériels déjà présents sur les territoires,
  • Mettre en relation les CUMA et organiser le partage de matériels,
  • Repenser l’adéquation entre les besoins actuels des adhérents et le matériel présent

Les outils en externe


Je m’intéresse plutôt ici aux outils numériques embarqués sur les agro-équipements (systèmes de positionnement, autoguidage, capteurs embarqués) et aux systèmes robotisés et/ou autonomes. Comme discuté précédemment, j’aimerais poursuivre ce travail avec des enquêtes approfondies d’usage sur le terrain.

Au sein des CUMA, Nassim Hamiti, chargé de mission agro-équipement, s’est prêté à l’exercice et a proposé l’estimatif quantitatif suivant (à venir challenger) :

  • Sur environ 6000 tracteurs (neufs hors occasion) toujours en parc (non vendus à date), un tracteur 1 sur 3 serait équipé/pré équipé d’un équipement d’autoguidage.
  • Sur 2879 bineuses en parc, 6% sont équipées d’autoguidage actif
  • Sur les moissonneuses, 8% sont équipées d’autoguidage et/ou de capteur de rendement
  • Une centaine de compteurs/boitiers connectés est installée au total au sein de 80 CUMA équipées
  • Environ 6% de Cuma utilisent Mycuma Planning et travaux

Boitiers et compteurs connectés : Des CUMA et ETA s’équipent en boitiers et compteurs connectés. Et la liste est assez large : Karnott, Aptimiz, Kemtag (Ogo), Geotrack (Isagri), Samsys, Alvie, Scopix, JD Link (John Deere) etc. Ces outils, embarqués directement sur l’agroéquipement (soient branchés sur le bus CAN ou aimantés), permettent de suivre à la trace le déplacement des machines agricoles : heures de route, heures de travail ou encore temps d’arrêt. Et ainsi de faciliter le travail de preuve et de facturation derrière les chantiers agricoles. La géolocalisation fine des machines permise par ces boitiers donne la possibilité de détecter des erreurs à la fois de localisation (une rangée ou une allée qui aurait été oubliée) mais aussi de fonctionnement (des buses qui n’auraient pas été rallumées). Et de réfléchir l’optimisation en termes d’usage des machines sur la durée, si tant est qu’une ETA ou CUMA fasse l’effort d’aller analyser les données d’utilisation des machines de leurs salariés et/ou adhérents.

Ces outils permettent parfois d’aller même un peu plus loin : détection automatique des opérations culturales, remontée de données machines (en étant branché au bus CAN, etc). Dans le cadre du registre phytosanitaire numérisé de début 2027 (initialement prévu début 2026 puis décalé d’1 an), on peut imaginer utiliser des boitiers pour aller jusqu’à remonter le nombre de litres de produits phytosanitaires pulvérisé par parcelle et en chaque endroit de la parcelle, ou encore savoir si un équipement est passé dans une parcelle et ce dans quelles conditions de fonctionnemnt. Il reste que ces boitiers n’ont pas accès non plus à la totalité des informations associées au chantier en cours. L’interaction entre ces boitiers et les outils ERP vu plus haut pose ainsi question. Nous aurons l’occasion d’en reparler.

Outre les coûts d’achat et d’abonnement, l’adhésion à ces boitiers est assez liée au facteur salarié de la CUMA ou de l’ETA. Tout simplement parce que c’est souvent le salarié qui va déployer ces boitiers dans la structure : gérer les remontées de données, charger les compteurs, expliquer sur quelles machines les boitiers ont été installés etc. Certains interviewés m’ont partagé le fait que lors de la mise en place des boitiers, les CUMA facturent généralement un peu plus aux adhérents, ces derniers ayant tendance à sous-déclarer les heures et/ou hectares travaillés – que ce soit volontairement (par exemple parce que des adhérents vont faire un peu de délégation à côté) ou pas (oubli, renseignement au pifomètre, etc).

Autoguidage & Géopositionnement : La majorité des ETA et CUMA s’équiperaient en matériel d’autoguidage (en grande majorité plutôt sur de l’autoguidage que sur des outils de géopositionnement plus précis type RTK), surtout d’ailleurs les plus grandes ETA et CUMA. Celles qui ont investi reviennent rarement en arrière. La question ne se pose même plus trop vraiment lors du renouvellement des machines (les CUMA et ETA renouvelant assez régulièrement leur parc matériel). Ces dispositifs d’autoguidage sont plutôt présents en première qu’en seconde monte (l’installation en seconde monte permet néanmoins de rajouter des fonctionnalités comme le guidage d’un outil attelé par exemple). Les salariés de CUMA et ETA peuvent ainsi jouer le rôle de référent technique, plutôt que d’aller voir le concessionnaire.

Un facteur limitant au moment de l’acquisition pourrait être le prix et le retour sur investissement (ROI) au moment de l’achat. La marque et le modèle du tracteur peut y faire aussi (avec autoguidage embarqué dessus), en lien avec le suivi, l’accompagnement, et la mise en route des machines. Les CUMA et ETA raisonnent à l’heure de travail (contrairement à un agri qui pourrait raisonner au prix à l’achat), en faveur donc de ce type de matériel. Il faudrait compter 1€ à 1€50 de plus par heure de travail en utilisant du matériel d’autoguidage ce qui semble acceptable par ces structures de délégation et de mutualisation – qui considèrent souvent gagner en confort. Ce genre d’outils, comme l’autoguidage, impacte quand même le rapport aux tâches, avec des risques d’endormissement au volant ou de moment d’inattention parce qu’il pourrait « ne plus rien avoir à faire au volant » (ou presque).

Les tracteurs équipés font d’ailleurs souvent plus d’heures que s’ils n’étaient pas équipés (que ce soit avec ou sans salarié). L’autoguidage facilite certaines opérations culturales comme la fauche, le semis ou les passages sur les pointes. Avec des conditions sèches qui rendent impossible le passage d’un déchaumeur après moisson (à cause de nuages de poussières et de gros recroisements), l’autoguidage permet de passer quand même sur site. L’œil humain n’est pas capable de garder quelques dizaines de centimètres de recroisement pendant plusieurs heures d’affilées s’il y a eu des décalages.

Sur le reste, les fonctionnalités de coupure de tronçons semblent assez utilisées, principalement au regard des zones de non-traitement. Certains vont jusqu’à implémenter des outils de géopositionnement RTK pour de la modulation ou des opérations de précision (visiblement plutôt sous des marques John Deere et Trimble) mais il ne semble pas que ce phénomène soit particulièrement développé. La dynamique du réseau open-source Centipede RTK touche aussi les CUMA et ETA, à ceci près que les concessionnaires n’accompagnent pas vraiment le mouvement, voire même le freinent en expliquant qu’ils n’aideront pas les agriculteurs à manipuler et paramétrer les balises Centipede.

Certaines compagnies d’assurance commencent à rendre obligatoire les contrats spécifiques à l’autoguidage pour le matériel neuf pour lutter contre le vol de ces outils embarqués. Dans la mesure où le matériel d’autoguidage est beaucoup intégré par défaut sur les machines agricoles, les agricultrices et agriculteurs devraient être un peu plus tenus au courant de cette typologie de contrat d’assurance.

Robotique : La robotique reste pour le moment plutôt absente du paysage des CUMA/ETA même si l’on trouve quelques exemples ponctuels. La CUMA de l’Aude aurait acheté le premier robot du réseau des CUMA – un Bacchus de Vitibot – principalement pour du désherbage mécanique de l’intercep en vignes. Le fait que ces structures travaillent sur des parcellaires étendus et morcelés (parce que la délégation ou la mutualisation est réalisée auprès de nombreux agriculteurs donc sur des territoires larges) ne va peut-être pas dans le sens d’une utilisation d’outils robotiques. La mutualisation de robots au sein de CUMA et des modèles économiques autour de la location et/ou de services dédiés avec robots pourrait être néanmoins une réponse au coût élevés de cet agro-équipement.

La robotique peut également poser question à ces structures quant à la redéfinition des tâches des salariés qui n’auraient potentiellement plus à conduire de machines si des unités autonomes robotisées investissements les fermes.

OAD & Systèmes embarqués : Il n’y aurait pas de tendance lourde sur l’utilisation des outils d’aide à la décision (protection des cultures & risques maladies, pilotage de l’irrigation, etc.) et sur les systèmes embarqués sur les machines agricoles de type semoir de précision, désherbage de précision avec bineuse caméra, capteurs de rendement etc.

Quelques OAD deviennent certes incontournables (par exemple Mileos sur les pommes de terre) pour réduire l’usage de produits phytosanitaires, et des pratiques comme le pilotage de l’irrigation interpellent quant au coût croissant de l’énergie (le pompage de l’eau consomme de l’énergie) et des risques de restriction d’eau. Ces outils ne sont pas pour autant largement présents dans les opérations courantes de ces structures de sous-traitance.

Idem pour la modulation des opérations culturales qui s’installe assez doucement, sans grands pic d’accélération. Certains adhérents de CUMA utilisent certes des services de cartographie (pour l’azote généralement) fournis par leur coopérative ou suite à une initiative personnelle. Cette modulation azotée est certainement le service le plus utilisé mais est loin d’être exclusif. Le prix d’achat des machines agricoles peut d’ailleurs être un bon proxy pour savoir si des outils de précision sont embarqués (par exemple sur les distributeurs d’engrais).

Certaines ETA vont quand même s’équiper, celles qui ont les moyens financiers les plus importants, pour se démarquer de la concurrence et proposer ainsi par exemple des baisses d’usage d’intrants ou le respect de normes environnementales. C’est également le cas pour des grosses ETA multiservices qui vont travailler pour le compte de firmes d’agrofournitures, d’agro-machinisme ou d’industriels. L’investissement en outillage numérique y est plus important – et les partenariats en place sont pensés pour que l’ETA n’ait pas toujours à payer ces équipements numériques.

Malgré tout, pour les ETA équipées, les données générées par ces capteurs embarqués ne sont pas vraiment analysées. C’est principalement frappant pour les données issues de capteurs de rendement (alors que ces capteurs sont très souvent présents par défaut sur les moissonneuses) – les ETA ne voulant pas s’embêter avec ça. La mobilisation d’outillage numérique est encore une fois plutôt un argument marketing, voire un outil de confort interne de travail (cf l’autoguidage). Dans le cadre des partenariats évoqués plus haut (agrofourniture, agromachinimes, industriels), ce sont parfois ces structures qui analyseront et piloteront à distance les données récupérées par la suite. Typiquement, un industriel aura de l’intérêt à suivre les données issues de moissonneuse batteuse pour savoir à quel moment une parcelle a été récoltée et quand les récoltes arriveront à l’usine.

Des agriculteurs pourront être ponctuellement intéressés par certains de ces outils numériques – par exemple pour juger de la valeur fertilisante des effluents d’élevage (avec des spectromètres embarqués). Néanmoins, si la demande n’est pas garantie dans le temps, sous-entendu que les valeurs sont mesurées une fois « pour voir », il reste difficile d’amortir l’investissement pour la structure de sous-traitance.

Je n’ai pas eu d’information partagée sur des OAD de réglage machines ou d’outils numériques pour la sécurité des opérateurs au travail. Tout ça pourra être creusé dans une future enquête quantitative.

Pour aller plus loin, quelques dossiers de blog Aspexit :

Quelques projets et/ou acteurs à connaitre


  • La coopérative INVIVO a lancé en 2024 « Sowfields », son nouveau service d’assistance à la gestion d’exploitation agricoles.
  • Le réseau DigiCUMA met en avant des CUMA pionnières dans le test et l’utilisation d’outils numériques en conditions réelles
  • La cartographie « Carto’Mat » en ligne des outils de désherbage mécanique disponible en Bretagne dans les CUMA et ETA
  • Le projet CASDAR « Agroop » co-piloté par des réseaux de CUMA pour disséminer et démultiplier l’utilisation d’outils numériques actionnables en lien avec l’agro-équipement en agriculture.
  • Le salon des ETAs (organisé par Profields)

Tentons de prendre un peu de recul


La problématique de la saisie d’information terrain


La problématique de la saisie d’informations terrain – données machines et données d’itinéraires cultural dans ce dossier – est connue depuis longtemps. La saisie manuelle de ces données est faillible d’où le mouvement généralisé pour tenter d’automatiser cette remontée d’information. Comme discuté dans la section sur l’outillage numérique des ETA/CUMA, des entreprises proposent des boitiers embarqués sur les machines (aimantés, branchés sur le bus CAN de la machine, etc.) pour récupérer cette donnée terrain.

Cette stratégie de boitiers est aussi une manière de répondre au fait que beaucoup de constructeurs d’agro-équipement exploitent leurs données à leur propre compte. Certaines marques ouvrent les accès, d’autres les ferment, ou encore changent de politique autour de leur gestion de données. Même si l’on peut comprendre que certaines données soient confidentielles pour le constructeur (par exemple les « device data », c’est-à-dire les données propres à la machine), d’autres données comme les données utilisateurs (trajectoire du labour, surface travaillée, vitesse de travail etc) devraient être plus simplement accessibles. J’en profite d’ailleurs pour rappeler que le Data Act européen, en opération à partir du 12 septembre 2025, devrait apporter une meilleure répartition de la valeur issue de l’utilisation des données personnelles et non personnelles entre les acteurs. Plus concrètement, les agriculteurs devraient pouvoir accéder plus facilement aux jeux de données produits sur leur ferme et maitriser le partage de ces données à des tiers.

Certains constructeurs n’hésitent pas à mobiliser la télémétrie pour remonter de la donnée machine et contrôler la bonne utilisation de leur agro-équipement par les agriculteurs. Avec, à la clef parfois, une sorte de flicage et une augmentation du coût des garanties sur les machines parce que les tracteurs ou outils attelés n’auraient pas été manipulés dans les bonnes plages d’utilisation. Un interviewé me partageait qu’un président de CUMA avait reçu un appel de son concessionnaire pour venir faire la vidange d’un des tracteurs de la CUMA – les données de fonctionnement du tracteur ayant été analysées par le concessionnaire en question visiblement sans que le président de CUMA ne le sache. Aujourd’hui, John Deere met par exemple en place directement les Telematics sur ses machines et les agriculteurs n’en sont d’ailleurs pas toujours au courant lorsqu’ils signent les documents de réception des machines dans leurs corps de ferme. Les agriculteurs resteraient propriétaires des données mais le constructeur garde la possibilité de les exploiter. 

Comment se positionner face à ce mouvement ? Dans une logique d’économie de la fonctionnalité et de l’usage, on peut comprendre qu’un constructeur souhaite accéder aux données de fonctionnement de ses machines – surtout dans le cadre de modèle de location d’agro-équipement. Les opérateurs et mécaniciens peuvent alors intervenir directement sur site avec les bons outils et faire gagner du temps. C’est une manière également de sensibiliser les agriculteurs adhérents d’une CUMA ou d’une autre structure coopérative à l’utilisation de leurs machines, voire même d’aller faire évoluer les réglements intérieurs (peut-être même par machine) de ces structures de coopération.

D’un autre côté, le risque existe que ces données viennent nourrir des assureurs et conduisent à une exclusion de certains contrats d’assurance (John Deere vend par exemple des prévisionnels de récolte issus des capteurs de rendement embarqués sur ses machines à des banques et autres organismes). Certains assureurs mettent déjà en place des contrats spécifiques sur l’autoguidage des machines pour éviter la recrudescence des vols de ces outils embarqués.

Pour les structures de mutualisation et de sous-traitance, l’objectif de cette saisie automatique de données avec des boitiers est surtout de se concentrer sur des aspects business à savoir les hectares totaux travaillés et les temps de travaux pour surveiller les coûts et les marges. Une analyse comportementale de la géodata des machines (données GPS, typologie de la machine, analyse des vibrations) permet généralement d’accéder plus ou moins finement à des indicateurs de chantiers (heure d’entrée, heure de sortie, kilomètre, temps en mouvement et en pause, etc.). Pour certaines opérations, comme le travail du sol, il reste quand même difficile de savoir ce que fait vraiment la machine. Les compteurs de vibrations ou de tours sont moins valorisables.

Ces boitiers connectés tendent vers la zéro saisie. Beaucoup de ces fournisseurs de boitiers cherchent quand même à se connecter à des logiciels de gestion parcellaire parce que les ETA et CUMA doivent aussi gérer un planning, contrôler leurs machines (les plein de carburants, les entretiens de matériel, les notifications de contrôle technique), ou encore organiser leur facturation (cf section « les outils en interne »), chose que les boitiers ne peuvent pas vraiment gérer seuls. Je ne parle pas ici « simplement » de télémétrie, par ailleurs très utile pour garantir le bon fonctionnement des machines à distance, mais bien des données nécessaires à la gestion business des entreprises de délégation.

Pour aller jusqu’à un travail facturable – et ce surtout si la traçabilité demandée est fine – l’agriculteur devra nécessairement retoucher à un moment ou un autre certaines informations : le stade de développement de la culture (stade BBCH) et la culture travaillée, la dose appliquée, l’ajustement du prix ou de la TVA en fonction du client, le nombre de bottes de pailles pressées et leur typologie (ficelle synthétique, ficelle chanvre, enrubannage, filet etc.). Cette traçabilité peut être d’autant plus attendue à terme pour remplir des déclarations obligatoires de l’Etat ou des registres phytosanitaires (cf l’obligation de la tenue d’un registre phytosanitaire numérique au début 2026).

Jusqu’à quel point ces outils IoT sont capables de collecter finement ces données, soit directement, soit par ré-analyse des données machines ? Notez d’ailleurs que ces données d’intérêt peuvent aussi être manquantes dans les fichiers IsoXML fournis par les tractoristes. A quel moment ces outils IoT viennent en concurrence des applications smartphone déclinées de ces logiciels de gestion ? Les structures de gestion peuvent effectivement développer des applications mobiles (pour remonter des bons de travaux depuis le terrain) en imposant un certain nombre de données obligatoires pour s’assurer que les chantiers agricoles, une fois remontés dans les logiciels de gestion, soient facturés correctement. Et pour des structures de gestion collective comme des coopératives agricoles, c’est d’autant plus intéressant parce que c’est le gage pour eux d’avoir des données consolidées à l’échelle de leurs adhérents.

Les ETA et CUMA participent-ils d’un mouvement général de numérisation du monde agricole ?


C’était une des questions principales qui m’animait à la construction de ce dossier. Suite à mes échanges et lectures, j’aurais globalement tendance à y répondre : plutôt non. Malgré tout, j’y apporterais quand même un peu de nuance au cas où certains signaux faibles pourraient amener à reconsidérer la réponse.

Nous l’avons abondamment rappelé, le poste machinisme constitue des charges importantes sur l’exploitation agricole. En embarquant certains outils numériques sur leurs machines agricoles, des entreprises comme les CUMA ou ETA permettent à des agriculteurs de tester ou de questionner l’intérêt de tels outils numériques avant de potentiellement investir dedans. Pour certaines fermes, disons peut-être de taille petite et moyenne, ces entreprises constituent une forme de pied dans la porte pour l’écosystème numérique parce que ces entreprises introduisent parfois pour la première fois de l’outillage numérique dans ces fermes.

L’observatoire des usages du numériques en agriculture donnait l’exemple d’un agriculteur qui était passé du désherbage chimique au désherbage mécanique en introduisant de l’outillage numérique sur son exploitation (Observatoire des usages numériques en agriculture, 2024). Ce n’est donc pas tant un test qu’une découverte d’un ensemblier d’outils potentiellement inconnu. D’autres structures de délégation achètent du matériel embarqué sur leur agro-équipement en pensant ou en espérant une meilleure revente à la sortie.

Les ETA et CUMA qui ont acheté du matériel sophistiqué ou high-tech sur leur agro-équipement ne semblent pas particulièrement le mettre en avant, pour le moment en tout cas. Si ces outils numériques peuvent leur permettre de se démarquer de la concurrence, les agriculteurs contractants ne choisissent pas nécessairement une ETA parce qu’elle dispose de tel capteur embarqué ou de tel service de modulation. On peut néanmoins penser qu’au vu de la concentration toujours plus forte des fermes françaises et des impératifs environnementaux (nous en avons parlé plus haut dans le blog), les fermes qui se seront agrandies auront plus de moyens et seront très exigeantes sur les chantiers réalisés sur leur parcellaire (respect de cahier des charges, etc.). Peut-être arrivons-nous donc un peu tôt.

D’un point de vue très opérationnel, les CUMA et ETA font souvent face à des pics de charge de travail ou à des fenêtres temporelles contraintes. Si certains outils numériques leur font clairement gagner en confort de travail (par exemple l’autoguidage – le surcoût d’une coupure de tronçons et des recouvrements reste faible), le transfert de données issu de capteurs embarqués (une carte de rendement, une carte du réalisé d’application d’azote, etc.) prend du temps et peut ajouter de l’inertie au chantier. L’ETA arrive parfois à toute vitesse sur l’exploitation, avec des contraintes de temps serrées, et l’agriculteur n’a parfois même pas le temps d’aller transférer son fichier de modulation que le travail est déjà terminé. Une meilleure intéropérabilité des données (entre clouds et entre machines) pourrait ainsi aller dans le sens d’une meilleure prise en compte agronomique des réalités terrain.

L’agronomie n’est malheureusement pas encore le premier driver de transformation. Sans aller jusqu’à dire que certaines ETA ne sont pas des agronomes (je ne veux pas me faire rentrer dedans), je rappelais plus haut que le paysage de la délégation est multi-forme et fait intervenir énormément d’acteurs différents, certains n’étant clairement pas des agronomes. Les cartes de rendement issues de capteurs embarqués peuvent servir à calculer des exportations réelles par typologie de sol dans la parcelle, pour permettre par la suite de réorganiser ensuite les itinéraires culturaux par type de sol (par exemple en construisant des plans de fumure intra-parcellaire en mobilisant des moteurs de calculs agronomiques). Ce travail de conseil prend du temps et est parfois à contre-courant des exigences de rentabilité et des contraintes de temps des structures de délégation.

Le raisonnement des CUMA est peut-être un peu différent dans le sens où la démarche est plus volontaire, les adhérents allant chercher de l’agronomie et de la technique dans ces machines équipées. Ces agriculteurs seront donc potentiellement plus curieux et accepteront de passer plus de temps sur le transfert de données.

Plus généralement, l’expérience montre que vendre des outils technologiques sur le terrain prend du temps. Une force de frappe commerciale – formée et sensibilisée à ces outils numériques – est nécessaire. Au moment où je rédige ces lignes, je ne pense pas que l’on puisse dire que les ETA et les CUMA connaissent tout l’outillage numérique évoqué dans ce dossier – peu importe qu’elles le voient sous un bon œil ou pas. J’entends ici que si l’on considère ces structures comme des formes d’intermédiaires pour introduire ou montrer l’existence de l’outillage numérique chez les agriculteurs et agricultrices, il faut passer du temps sur le terrain à leur présenter cet écosystème. 

Les ETA et CUMA travaillent de manière plutôt spatialement localisée. Les déplacements sur les routes coûtent cher (avec le prix du GNR) et augmentent le risque d’usure et de casse de l’agro-équipement (et avec le coût important des machines). C’est donc plutôt par rebond ou écho que cet écosystème agritech pourrait être connu sur le terrain, une ETA /CUMA en entrainant une autre (Wang et al., 2022). Si l’outillage numérique est jugé pertinent, l’absence de ces formes d’entreprises agricoles proches de chez elles pourra pousser des fermes à s’équiper en interne. 

Vers une reconfiguration du monde agricole ?


Sommes-nous en train de muter et basculer vers un nouveau modèle d’organisation « d’agriculture déléguée », avec un modèle d’exploitation agricole familiale qui recule au profit d’une main d’œuvre externalisée ?

Les agriculteurs délèguent toujours plus de tâches agricoles (pas moins de 6 agriculteurs sur 10 suivant le dernier recensement agricole), et ce d’autant plus que l’exploitation est diversifiée et à proximité d’une ETA. Et cette sous-traitance par manque de capacité ou de ressources est parfois une passerelle vers des formes plus abouties de sous-traitance : sous-traitance stratégique pour optimiser l’allocation des ressources, se recentrer, ou encore gérer un patrimoine (délégation intégrale par « recentrage » ou « abandon »). Certains agriculteurs font d’ailleurs même de la sous-traitance une activité de diversification, avant de basculer, pour certains, vers un nouveau métier, celui d’entrepreneur de travaux (Nguyen et al., 2022).

Ce mouvement n’est pas simplement le fait des entreprises de travaux agricoles mais bien celui de l’ensemble du paysage de la délégation (Figure 10). Les acteurs collectifs traditionnels que sont par exemple les CUMA, les centres d’études et de techniques agricoles (CETA) ou encore les coopératives agricoles, eux aussi, tirent leur épingle du jeu et se réorganisent ou s’allient pour ne pas perdre pied.

Cette dynamique de sous-traitance est loin d’être évidente à encadrer. Elle remet en question le statut du chef d’exploitation et ce qu’est un agriculteur actif. Le statut de fermage, jugé contraignant pour certains agriculteurs, aurait lui-aussi participé à nourrir un contexte favorable au développement la sous-traitance (parfois intégrale).

Les contrats de délégation intégrale sont en effet plus souples et permettent aux agriculteurs de conserver leur patrimoine et leur foncier dans l’attente d’une éventuelle vente ou reprise à moyen ou long terme, par un successeur encore non identifié, ou tout simplement de se constituer un complément de revenu sous forme de rente. Malgré les risques portés par l’agriculteur, qui pourrait voir son contrat de sous-traitance requalifié en bail à ferme voire même aller jusqu’à perdre son statut d’exploitant et donc des aides PAC, les agriculteurs préfèrent déléguer la gestion de l’exploitation, plutôt que de la donner en fermage et ainsi faire le distinguo entre capital productif et patrimoine familial (Nguyen et al., 2020, 2022). De manière générale, ce sujet de contrats soulève beaucoup de débats et il est intéressant de voir se confronter les analyses des juristes. 

La délégation se professionnalise avec le développement de nouvelles relations de sous-traitance et de production déléguée. Emergent alors de nouveaux intermédiaires (des assistants maitres d’ouvrage ou des régisseurs, appelés « land manager » dans certains pays comme en Belgique et en Angleterre) qui jouent le rôle de coordonner le dispositif de sous-traitance (rédiger le contrat et contrôler son exécution) et gérer les éventuels conflits entre toutes les parties prenantes. Et ce même à des échelles spatiales assez larges. Ce « gérant » n’est généralement pas embauché. La relation reste souvent sous la forme d’un contrat de prestation classique, annualisé et reconduit tacitement d’une année à l’autre. Par simplicité.

La délégation augmentant, les délégants sont aussi de plus en plus exigeants sur la réalisation des travaux, avec volonté de preuve que le travail a été fait et correctement, d’où parfois un besoin de traçabilité accrue. Ces régisseurs vont d’ailleurs mettre en avant des promesses qui ne sont pas toujours orientées vers la rentabilité du client mais aussi vers le respect de cahier des charges (ex : faible empreinte carbone, itinéraire en agriculture biologique, etc). Ce sont bien ces intermédiaires qui organiseront ensuite le travail entre différentes ETA ou entreprises de travaux en aval.

Cette gestionnarisation de l’agriculture serait-elle en train d’illustrer un mouvement plus général de tertiarisation de l’agriculture, plus marqué que l’industrialisation des unités de production ? Certains départements français portent le risque d’être laissés à l’abandon si les travaux agricoles sont entièrement externalisés, avec un risque potentiel d’orientation de la production qui pourrait venir nourrir des enjeux autres qu’alimentaires, par exemple ceux autour d’une souveraineté énergétique de la France parce que jugés plus rentables (production de cultures à vocation énergétique). La délégation porte le risque également d’une forme d’éloignement croissant vis-à-vis du milieu dans lequel se situe l’activité agricole.

Une crainte supplémentaire de ce phénomène de tertiarisation, comme expérimenté dans d’autres secteurs économiques, étant un appauvrissement de certaines professions, avec des opérateurs dédiés à la conduite de machines sans compréhension sensible des écosystèmes cultivés. Plusieurs auteurs semblent mettre en avant le développement du salariat précaire dans les entreprises de sous-traitance : groupements d’employeurs, entreprises de travaux agricoles et le développement des travailleurs détachés. C’est malgré tout un argument pour le maintien des emplois agricoles dans certains territoires ruraux.

Certaines grosses ETA commencent à manipuler de très grosses emprises foncières. Si la statistique n’est pas toujours visible, le nombre de salariés en augmentation de ces structures pourrait servir de proxy. Certaines de ces entreprises profitent d’ailleurs de liens privilégiés avec de futurs agriculteurs retraités ou proches du départ pour récupérer les surfaces disponibles une fois que le paysan, propriétaire ou fermier de ces terrains, aura arrêté juridiquement son activité. En poussant la réflexion un peu plus loin, ces structures imposantes et multi-services (ou alors les régisseurs dont nous parlions plus haut) ont en réalité la main sur l’organisation de la production à l’échelle d’un territoire.

Ces ETA cherchent à rassembler la demande (pour tirer parti des économies d’échelle et réduire les coûts de production) et l’offre (pour négocier les débouchés lorsqu’elles ont en charge la commercialisation). Les achats d’intrants ainsi que la commercialisation de la production sont souvent inclus dans le contrat de prestation pour faciliter l’organisation du travail puisque le prestataire peut gérer l’ensemble des exploitations-clientes comme une seule. Les agriculteurs deviendraient alors des actionnaires de ces structures qui constitueraient de grandes unités de production s’affranchissant largement des frontières de l’exploitation familiale.

Si un agriculteur a partiellement ou intégralement délégué ses travaux de ferme, qui sont finalement les interlocuteurs finaux des acteurs agricoles environnants (comme les coopératives) entre celui qui fait et celui qui possède ? Qui prend les décisions ? Que se passe-t-il quand les agriculteurs ne sont plus dans les champs ? Où l’expertise se déplace-t-elle ?

Plus les agriculteurs délèguent la prise de décision, plus le métier d’agriculteur se retrouvera reconfiguré puisqu’il appellera à clarifier les compétences qui distinguent l’agriculteur d’un autre corps de métier. Pourrait-on même aller jusqu’à parler de crise identitaire ? Comme évoqué plus haut, la dynamique de sous-traitance impose à un ensemblier d’acteurs du paysage agricole de se poser la question de leur place dans ce mouvement. Bien que nous ayons vu que certains acteurs se repositionnent eux-aussi dans la sous-traitance, l’entreprise de délégation pourrait devenir un nouveau client à part entière pour certaines structures agricoles, avec un parcours client dédié (conseil, formation, etc.).

Geneviève Nguyen et ses collègues se demandent d’ailleurs même qui, dans une relation de sous-traitance agricole, est finalement le principal et qui est l’agent. Chacun des deux acteurs est agriculteur/producteur et détient une partie des actifs nécessaire au processus de production : le foncier d’un côté, l’agro-équipement de l’autre.

Au sein des organisations professionnelles, les entreprises de sous-traitance pourraient d’ailleurs tout à fait avoir leur place dans les organes de gouvernance si les décisions au champ leurs sont complètement déléguées.

Se pose également la question de la responsabilité des travaux au champ, ne serait-ce que pour s’assurer que le travail a été bien fait, mais aussi vis-à-vis d’exigences environnementales : sur-exposition aux dangers, exposition des produits, respect du cahier des charges etc. L’agriculteur transfère en quelque sort son risque vers une entreprise tierce. L’entreprise de délégation deviendra-t-elle responsable de son travail face aux organismes de contrôle, de structures de conseil, d’assureurs ou encore face aux industriels ? Des interrogations demeurent quant à la définition de la propriété et de l’usages des données agricoles sachant que les entreprises de sous-traitance mobilisent leurs machines agricoles sur des parcelles de clients. Qui est finalement propriétaire de ces données-là ?

Un manque de compétences sur le fonctionnement des machines


Les entreprises de travaux agricoles et les coopératives d’utilisation de matériel agricole sont plus ou moins forcées de maitriser correctement leur agro-équipement parce que c’est leur principal actif. Et les conducteurs/opérateurs n’oublient pas comment fonctionnent les machines dans le temps. Cette compétence machinisme perd de la place dans le spectre agricole français. Dans son plaidoyer pour une mécanisation responsable, la FNCUMA alertait que la France ne comptait qu’un seul conseiller agro-équipement pour 25 concessionnaires de machines agricoles (FNCUMA, 2024). Les chambres d’agriculture ne semblent pas non plus remplacer leurs conseillers machines parce qu’elles n’auraient pas trouvé de modèle économique suffisamment solide. Les concessionnaires et les techniciens ne sont pas toujours à l’aise avec les consoles des agriculteurs non plus sur le terrain. Un dossier de blog que j’avais rédigé à ce sujet en 2020 autour d’Ecophyto en viticulture soulevait déjà ce point-là.

Ce manque de compétences rebondit ainsi à fortiori sur le sujet de l’outillage numérique autour de l’agro-équipement. Dans la coopérative Terrena, un salarié est dédié à plein temps à l’accompagnement des agriculteurs dans la valorisation de leurs données machines et dans l’utilisation de leur agro-équipement. Ce rôle d’intégrateur – ou d’arrondisseur d’angles – est pour le moment nécessaire parce que ni les agriculteurs ni les concessionnaires ne se sentent pleinement à l’aise sur le sujet. Des agriculteurs achètent du nouveau matériel et ne s’en servent pas par crainte de mal faire ou parce qu’ils ne savent pas paramétrer le matériel à chaque utilisation. L’exemple des coupures de tronçons, paramétré une bonne fois pour toute, est plus rassurant.

De leur côté, très peu de CUMA s’approprient la télématique chez les constructeurs. Les constructeurs donnent accès par défaut à des données de suivi et pilotage du parc machines (suivi tracteur, moissonneuse, ensileuse) dans leur logiciel d’origine avec des services payants. Par crainte, manque de temps, ou manque de connaissance (il faudrait faire des formations à la demande ou à la marque pour que ça réponde à chacun), ces données ne sont pas souvent pilotées.

Certains équipementiers comme John Deere semblent avoir un cran d’avance sur ce sujet data, non seulement parce qu’ils maitrisent la totalité de leurs agro-équipements (et qu’ils sont full-liners en proposant tout type de matériel agricole), mais aussi parce qu’ils ont eux-mêmes des compétences data (avec leur boitier JD Link) et qu’ils s’intègrent à d’autres marques de concessionnaires.

L’impact du déréglement climatique sur les travaux de sous-traitance


Le déréglement climatique impacte directement les activités des ETA et CUMA. Si, pendant longtemps, les ETA et CUMA pouvaient profiter du décalage de maturité des cultures selon les régions pour augmenter leurs plages d’intervention, ça n’est plus le cas aujourd’hui. Les évènements climatiques aggravent les risques de casses et d’usures de pièces et matériels. Les chantiers prennent du retard parce que les opérations sont décalées, désorganisées, retardées voire annulées faute de pouvoir intervenir dans les parcelles. Ces décalages génèrent des retards de paiement (voir des non-paiements parfois quand l’agriculteur est lui-même en difficulté) qui, en cascade, font tomber la trésorerie des structures de délégation.

Les fenêtres climatiques sont de plus en plus courtes. Le réseau des ETA demande par exemple d’adapter le calendrier d’entretien des haies PAC pour l’aligner avec les réalités climatiques et de biodiversité des territoires. Faut-il alors craindre l’arrivée de plus grosses machines pour augmenter le débit de chantier, ou laisser de côté les structures de délégation et mutualisation pour préférer utiliser du matériel en propre ? C’est déjà en partie le cas.

En récolte, notamment pour les céréales durant l’été (dues aux pluies et aux incendies), la moisonneuse d’aujourd’hui récolte la même surface à l’année que la même moissonneuse moins chère et puissante d’il y a quelques années. Ce constat est en partie lié aux fenêtres climatiques, mais aussi aux contraintes rajoutées par les industriels : les organismes stockeurs acceptaient avant des récoltes plus humides, fermaient plus tard leur silo etc.

Sur les enjeux de consommation d’énergie, les opérations au champ qui ne sont pas absolument nécessaires sont maintenant remises en question par les contractions énergétiques que nous vivons. 

Les aires géographiques de production évoluent aussi sensiblement en conjonction du déréglement climatique. On peut ainsi imaginer que le parc machines pourrait s’adapter à cette variabilité spatio-temporelle également.

La décarbonation du matériel agricole et l’agro écologisation des pratiques par mutualisation du matériel agricole


La fédération nationale des CUMA publiait en 2024 un document fédérateur pour repenser le machinisme agricole au regard des contraintes énergétiques et climatiques en cours (FNCUMA, 2024). Le mouvement des ETA, présent aussi sur le sujet, a un peu plus de mal à se faire une place dans les politiques agroenvironnementales.

Les leviers d’action de la décarbonation de l’agro-équipement sont relativement bien connus (The Shift Project, 2024) :

  • Par les économies d’énergie en favorisant notamment efficacité et optimisation des usages
    • Passage au banc d’essai moteur : entretien, réglages du moteur
    • Conduite adaptée, éco-conduite, respect du temps de chauffe, respect du régime moteur, coupure de tronçons
    • Adéquation tracteur – outil
    • Réglages adaptés de l’outil et utilisation de la prise de force économique
    • Pression adaptée des pneus, bon usage du télégonflage, etc.
    • Optimisation de la gestion des masses
    • Optimisation des trajectoires dans les parcelles, Optimisation des transports entre parcelles, Optimisation de la distance avec le point de ravitaillement d’énergie, Envisager le remembrement d’intérêt écologique pour réduire la distance vers les parcelles et les manoeuvres etc.
  • Par la substitution d’énergies fossiles par de l’énergie plus décarbonée (par rétrofit ou non – attention à la responsabilité de l’équipement en cas de rétrofit) : électrification, biogaz et biocarburants (le retour du bois est-il envisageable ?)
    • Certaines machines, notamment les plus énergivores pour les travaux les plus lourds peuvent difficilement être électrifiées.
    • Les tracteurs au méthane ne semblent pas prêts (ils ne tiennent pas des charges pleines et cela nécessiterait beaucoup d’énergie de faire des allers-retours aux points de recharge).
    • Le tracteur à hydrogène ne semble pas prêt non plus
  • Par la production de bio-énergies pour les machines agricoles sur l’exploitation

Et ces mesures sont d’autant plus importantes que la consommation de GNR est structurante pour ces structures naviguant autour de l’agro-équipement. Le réseau des ETA appelle d’ailleurs dans ses recommandations à un plan pluriannuel significatif d’aide à l’usage de matériels utilisant une énergie décarbonée.

Une feuille de route de décarbonation de l’agro-équipement, portée par l’AXEMA a été présentée au Sénat à la fin 2025. La note n’a pas encore été officiellement publiée à l’écriture de ce dossier de blog.

Comme discuté plus haut, la tendance actuelle agricole française s’oriente plutôt vers le sur-équipement et vers des machines de plus en plus lourdes, avec une fiscalité agricole qui favorise l’achat de matériel individuel. Si la taille des machines augmente l’impact sur la portance du sol et la consommation énergétique horaire de la machine, elle diminue potentiellement la consommation énergétique à la tonne transportée ou au travail réalisé. Il y a donc là un paradoxe apparent entre taille et efficacité à creuser.

Certains proposent d’ailleurs même de faire sauter des réglementations de taille (les 40 tonnes imposées aux transporteurs) pour gagner en efficacité de travail et donc en énergie par tonne transportée. Attention quand même au fait que plus les machines sont imposantes, plus la polyvalence de certaines machines est remise en question puisque l’on rentre alors sur du matériel spécialisé et optimisé du point de vue de la consommation d’énergie. Pour l’épandage de matières fertilisantes et organiques (les convois sont lourds), des machines de transport routière sont spécialisées pour les transports de lisiers entre l’espace de stockage et le champ, et d’autres machines prennent ensuite le relai sur la parcelle. Une manière aussi de limiter les impacts sur la portance du sol.

Certains envisagent également de substituer la largeur ou le poids de la machine par la vitesse (la consommation machine pourrait augmenter très fortement en fonction du type de sol, par exemple sur une terre molle).

En déléguant les travaux ou en mutualisant les machines, les ETA et CUMA participeraient par définition à diminuer l’empreinte carbone de l’agro-équipement et à en optimiser leur utilisation dans le temps. Ces structures, expertes dans le fonctionnement de leurs machines, pourraient aussi avoir des gains d’efficacité et d’optimisation plus importantes (en partant du principe qu’il n’y ait pas d’effet rebond associé et que ces structures ne soutiennent pas le développement de machines lourdes et sur-équipées). Les tracteurs neufs – parce que plus régulièrement renouvelés par les ETA/CUMA – sont aussi plus exigeants en termes de pollution émise.

Pourrait-on aller jusqu’à dire que les ETA et CUMA participent aussi à une écologisation des pratiques sur les fermes ? Une sorte d’agroécologie par substitution ? La transition agroécologique est indissociable des formes de travail dans les fermes, au sein de l’exploitation ou avec prestataires. Le tout ayant un impact sur la manière dont la réglementation est appliquée et comment elle est contrôlée. En impliquant un écosystème multi-acteurs sur la ferme, les contrôleurs auront peut-être plus de mal à suivre les pratiques mises en place. Il faut quand même garder en tête que les ETA et CUMA peuvent promouvoir aussi une certaine façon de travailler. La division du travail a tendance aussi à standardiser les pratiques. D’un autre côté, le travail est aussi vu comme un facteur limitant le changement de pratiques. La délégation libère du temps de travail à l’agriculteur pour penser une transformation de son système agricole.

Une proposition en cours du mouvement des ETA serait de privilégier les aides à l’usage ou les aides à la prestation plutôt que les aides à l’acquisition de matériels. Une façon pour ces structures de délégation de soutenir les opérations de chantier tout en revoyant la politique fiscale actuelle sur le machinisme agricole. Quelques exemples de forfait à l’hectare existent déjà comme le plan d’aide viticole par l’arrachage ou la rénovation des vergers. Ce changement de paradigme pourrait éviter l’effet inflationniste sur les machines, garantir l’impact de l’aide à la transformation des pratiques, et réduire la sur-mécanisation des exploitations et les comportements opportunistes

Les CUMA fédèrent un réseau d’adhérents. Des travaux ont montré que les pratiques agroécologiques des agriculteurs impliqués dans le réseau CUMA, dans une unité spatiale donnée, sont influencées par la présence et les actions des membres CUMA dans leur voisinage (Cornée et al., 2025). D’un point de vue purement équipementier, le réseau CUMA peut faire accéder les adhérents à des équipements techniques de pointe comme ceux qui accompagnent la réduction de l’utilisation de pesticides (pulvérisation localisée, OAD, etc.), d’émissions azotées (pendillards/enfouisseurs, modulation intra-parcellaire, etc.) ou encore de nouvelles pratiques agricoles (semis de couverts végétaux, etc.) en diminuant globalement le risque pour les adhérents.

Certains auteurs estiment que les CUMAs sont considérées comme l’un des derniers espaces où coexistent et interagissent des agriculteurs ayant des exploitations de tailles différentes, des systèmes agricoles variés et des points de vue axiologiques divergents. Une conséquence étant, contrairement à l’argument du paragraphe précédent, que cela puisse aussi conduire les adhérents à adopter une forme de silence tacite sur les questions environnementales les plus controversées pour ne pas créer trop de clivage en interne.

En guise de conclusion


L’outillage numérique n’est pas encore particulièrement visible dans les entreprises de travaux agricoles (ETA) et coopératives d’utilisation de matériel agricole (CUMA) étudiées dans ce dossier. Les éléments de lecture présentés restent issus de lecture et d’entretiens – et manquent d’éléments quantitatifs plus tangibles. Comme observé ailleurs, il semble que les CUMA et ETA tendent d’autant plus à s’équiper qu’elles embarquent une flotte et une diversité de salariés, machines ou clients/adhérents. Les dispositifs numériques viennent appuyer une optimisation de l’organisation au travail (planification, anticipation, pilotage des actifs de l’entreprises, etc.) et répondre à des exigences réglementaires via des preuves que le travail a été réalisé dans de bonnes conditions. Les outils numériques répondent ainsi pour l’instant plutôt à des enjeux techniques et business qu’agronomiques.

La mutualisation de l’agro-équipement – encore (trop) faible en absolu, tend à augmenter en relatif. Le chiffre d’affaires global des CUMA est effectivement en constante augmentation. Au vu de l’augmentation du coût du matériel agricole (équipement, pièces détachées, GNR, etc.), une des questions reste de savoir si cette mutualisation est un choix délibéré ou si elle est liée à une contrainte économique. L’argument de l’irrationnalité économique des agriculteurs face à l’agroéquipement, sous-entendu qu’ils n’achèteraient que des grosses machines, doit-il être replacé dans un cadre plus large de redéfinition des contours de l’organisation productive qui n’est pas encore arrivé à maturité ? La décision de faire-faire, plutôt que de faire soi-même ou de faire-avec, est devenue une composante à part entière de la stratégie globale de l’exploitation. La délégation des travaux agricoles est-elle un mal en soi ? Si, d’un côté, la sous-traitance peut accompagner certains agriculteurs à rationaliser leur travail au champ et à appuyer des jeunes ou récemment installés à s’adapter à leur nouveau métier ; pour d’autres, c’est une manière d’accélérer toujours plus la mainmise des structures de sous-traitance et d’entreprises du secteur industriel sur la production agricole et alimentaire. Une des observations actuelles reste quand même que la sous-traitance partielle est parfois un pied dans la porte vers une sous-traitance intégrale quelques années plus tard. Les dynamiques de délégation du travail restent encore sous-documentées.

Bibliographie complémentaire aux entretiens


Agreste (2024). Résultats économiques de l’agriculture. Entreprises de travaux agricoles. Graphagri 2024

Atelier Paysan (2021). Observations sur les technologies agricoles.

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Personnes Interviewées


NomStructure
Olivier AllaireDigital DC System
Aurélien BourgeoisSmag
Julien ClavéVantage
Alexandre CuvelierKarnott
Laurent de BuyerAXEMA
Florent GeorgeFDCUMA
Nassim HamitiFNCUMA
Sébastien JalbyCUMA Tarn
Manon LebrunCUMA Ouest
Guillaume Le GonidecFNEDT
Mehdi MiftahFNCUMA
Geneviève NguyenInrae
Ludovic PatteTerrena
Romain TriboudSamsys
Stéphane VolantCUMA Ouest
Paule YacoubCNRS
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