Produire des cartes de rentabilité à partir de cartes de rendement ?

Malgré l’émulation autour de l’agriculture de précision et l’agriculture numérique en France, force est de constater que ces outils et solutions ne sont pas encore très répandus sur le terrain. Quelques statistiques récentes de l’observatoire français des usages numériques en agriculture peuvent en témoigner :

  • moins de 10% des agriculteurs utilisent des outils de modulation en 2018,
  • 10 % des terres arables ont été monitorées par des outils de télédétection en 2017, ou encore
  • La conductivité/résistivité électrique du sol a été cartographiée sur moins de 1 % de la superficie des terres arables depuis 2017

L’une des principales limites qui n’a pas encore été surpassée est la capacité à démontrer aux agriculteurs que ces technologies peuvent être économiquement pertinentes à court et à long terme. Il faut tout de même avouer que ce problème n’a pas été résolu parce que la question est extrêmement complexe. Comment, au vu du nombre de paramètres pouvant influer sur le résultat d’une exploitation (facteurs climatiques, gestion des opérations culturales, coûts fixes et variables de l’exploitation, volatilité du cours des matières premières, coût des services et technologies….) peut-on s’assurer que telle ou telle solution apporte un avantage économique significatif ? Malgré tout, comme la question économique reste un facteur fort d’action sur les changements de pratiques agricoles (que ces changements soient techniques ou systémiques), il est important de mettre l’accent sur les outils et les méthodes qui peuvent aider les agriculteurs à clarifier si de nouvelles solutions/pratiques sont économiquement intéressantes pour eux ou non.

Cartes de rendement et cartes de rentabilité

En parallèle de ce constat-là, rappelons qu’en France, les capteurs de rendement montés sur moissonneuses-batteuses sont très largement sous-exploités (l’observatoire français des usages numériques en agriculture en parlera dans un prochain post). Pour de multiples raisons qui ont été détaillées dans un précédent post (besoins d’étalonnage du capteur, présence de données erronées, absence de chaîne de traitement des rendements robuste, manque d’interopérabilité, manque de services à valeur ajoutée…), les cartes de rendement ont été laissées de côté. N’en déplaisent aux détracteurs des cartes de rendement, mais un des intérêts majeurs de ces cartes est qu’elles sont le résultat de l’ensemble des facteurs qui ont influé sur la production. Elles sont intégratives, certes (les causes de variations de rendement ne sont donc pas toujours explicables simplement) mais elles ont le mérite de résumer tout ce qui s’est passé au cours de la saison. Rajoutons à cela, et c’est l’objet de ce post, que le rendement est la variable qui est le point d’entrée du chiffre d’affaires et de la marge d’une exploitation. Une carte de rendement peut donc être transformée en cartes de rentabilité économique (carte de chiffre d’affaire, carte de marge brute, carte d’excédent brut d’exploitation…) si l’on y adosse le prix de vente de la production, les différentes subventions/aides reçues et l’ensemble des charges fixes et variables de production (comme si l’on construisait un compte de résultat financier à l’échelle de la parcelle).

De nombreux fournisseurs de services s’acharnent à prédire cet indicateur de rendement sur les parcelles (notamment à partir d’imagerie satellite et/ou de modèles agronomiques complexes), et c’est tout à leur honneur même si ce n’est pas toujours pour les bonnes raisons. Il serait néanmoins très dommage d’oublier les cartes de rendement alors que ces cartes sont produites directement pendant la récolte (à partir d’un capteur embarqué donc sans besoin de passage machine supplémentaire) et sont susceptibles d’être disponibles sur de nombreuses parcelles, pour certaines avec un historique assez conséquent.

Figure 1. (a.) Cartes de rendement intra-parcellaires. Les couleurs représentent le rendement des cultures (Mg.ha-1) (b.) Cartes de rentabilité annuelle. Les couleurs représentent la rentabilité nette ($/ha). Les valeurs de profit entre parenthèses dans la légende représentent une perte nette. (c.) Cartes de rentabilité moyenne par culture. Les couleurs représentent la rentabilité nette ($/ha). Adapté de Lerch et al. (2005) et Massey et al. (2008).

Comment valoriser ces cartes de rentabilité ?

Sur le principe, les cartes de rentabilité économique permettent de prendre du recul sur la gestion parcellaire, c’est-à-dire de considérer tout le travail qui a été fait et les décisions qui ont été prises sur une parcelle pour évaluer leur pertinence d’un point de vue économique. Et ce, à l’échelle de l’exploitation ou de la parcelle, mais aussi à l’échelle intra-parcellaire. Ces cartes économiques ont pour premier objectif de faire un point d’étape sur les pratiques réalisées jusqu’à la construction de ces cartes et ainsi de valider ou non les systèmes et/ou opérations mis en place. Ces cartes pourront servir ensuite d’appui pour améliorer, réorienter, ou même questionner un changement de pratiques sur l’exploitation. Si, par exemple, à la suite de l’étude de ces cartes économiques, on observe que la partie sud d’une parcelle est déficitaire ou non rentable, pourquoi ne pas imaginer un changement de pratiques sur cette zone (mise en place d’une interculture, mise en jachère et/ou mise en place d’actions de biodiversité…) ? Un article intéressant, publié dans la revue « Agronomy Journal », a travaillé sur ce sujet en proposant des stratégies de conservation sur des surfaces cultivées qui n’étaient pas voire peu rentables. Dans ce cas précis, il est bien évident que des changements de pratiques pourront être considérés sur une exploitation si des incitations financières significatives et dans le sens du changement de pratiques (ex : valorisation des mélanges culturaux, des intercultures, ou encore du taux de carbone dans les sols) y sont rattachées.

A côté de cette utilisation, ces cartes de rentabilité pourraient servir à introduire une notion de risque dans les réflexions stratégiques d’une exploitation. A partir d’une carte de rendement, et en imaginant différents scénarios – volatilité du cours des matières premières, variabilité du coût des intrants, évolution d’une subvention ou d’une incitation… – l’agriculteur pourrait mieux percevoir le risque à faire évoluer (ou au contraire le risque à ne pas faire évoluer) ses pratiques.

Quel impact sur les relations avec la chaine de valeur ?

 Ces cartes présentent un intérêt pour plusieurs maillons de la chaîne de valeur, notamment parce qu’elles peuvent aider de nombreux acteurs à valider (ou non) objectivement leur intervention (conseils pour des pratiques de gestion innovantes, pertinence de technologies numériques spécifiques…). A noter également que ces cartes pourraient aider les agriculteurs à être en position de force vis-à-vis de tous les acteurs qui gravitent autour d’eux (conseillers, coopératives, prestataires de services…) car ces cartes conduiront à plus de transparence et d’objectivité.

Quelles limites à l’utilisation des cartes de rentabilité ?

Si on ramène les pieds sur terre, et que l’on cherche vraiment à pouvoir tirer profit (sans mauvais jeu de mot) de ces cartes de rentabilité, il faut prendre un certain nombre de points en considération :

  • Sans surprise, la qualité de la carte de rendement va jouer pour beaucoup, avec deux gros points d’attention : (1) sur le nettoyage des données de rendement pour s’assurer que les données présentes correspondent bien à l’itinéraire de production (et donc qu’il n’y ait pas de données biaisées et/ou erronées), et (2) que le capteur de rendement ait été correctement étalonné pour avoir des valeurs de rendement de qualité en absolu et pas seulement en relatif (c’est-à-dire que l’on peut considérer que, même avec un capteur mal étalonné, un rendement faible devrait quand même apparaitre plus faible qu’un rendement fort ; malgré le fait que la valeur en absolu soit fausse). Dans le cas où l’étalonnage ne serait pas parfait, il pourrait être envisageable de corriger, ou au moins d’améliorer la carte de rendement, à partir d’une valeur de rendement de référence, celle obtenue après pesée par exemple.
  • Malgré toutes les précautions d’usage qui seront prises, la carte de rendement ne sera jamais parfaite, dans le sens où certains biais (mêmes très faibles) seront toujours présents sur la carte [notons quand même que c’est le cas pour la majorité des cartes en agriculture de précision]. Tout ça pour dire que la carte de rentabilité doit être utilisée avec un peu de recul, c’est-à-dire qu’il faut s’en servir pour dégager des tendances et des ordres de grandeur, des zones de production sur lesquelles travailler. L’objectif n’étant pas d’aller travailler sur ces cartes à l’échelle centimétrique, cela n’aurait absolument aucun intérêt (en plus d’être biaisé).
  • L’ensemble des charges de l’exploitation devra être connu et renseigné (si possible récupéré automatiquement depuis une base de données ou un logiciel de gestion parcellaire). Pour sensibiliser les agriculteurs à l’utilisation de ces cartes de rentabilité, il sera vraiment important de s’assurer que la saisie de ces charges ne soit pas une contrainte trop forte. L’échelle d’analyse des cartes de rentabilité sera dépendante de l’échelle à laquelle les charges de production seront disponibles (échelle de l’exploitation, de la parcelle ou intra-parcellaire). Si les pratiques de modulation évoluent, il serait tout à fait envisageable d’avoir des charges de production variables dans les parcelles.
  • Il faudra veiller à utiliser les cartes de rentabilité de façon responsable en ne cherchant pas à maximiser le rendement et donc les cartes de chiffre d’affaires mais plutôt les cartes de marge.
  • Encore une fois, les changements de pratiques ne pourront être envisagés que si des alternatives aux systèmes de production actuels sont proposées et que des incitations financières suffisantes sont mises en place.

Les cartes de rentabilité sont un des outils qui pourraient permettre de faciliter l’évolution des pratiques agricoles, à la fois sur des stratégies « Efficiency » (en optimisant le système de production existant en limitant la consommation et le gaspillage d’intrants et de ressources mais sans changer le fonctionnement du système existant) « Substitution » (en remplaçant l’utilisation de ressources non renouvelables ou/et à impact fort sur l’environnement par des ressources à impact beaucoup plus limité), ou encore « Re-design » (en s’attaquant aux causes intrinsèques du problème et de repenser le système de production pour ne plus avoir à y important d’intrants extérieurs) è (voir un des postes précédents : Agriculture de Précision en toute intimité). Si elles sont jugées pertinentes, ces cartes de rentabilité seront également l’occasion de remettre au goût de jour les cartes de rendement – qui pourront être valorisées dans plusieurs services et/ou modèles agronomiques – encore largement sous-utilisées en France.

Lerch, R.N., Ktichen, N.R., Sudduth, K.A., Myers, D.B., Massey, R.E, et al., (2005). Development of a conservation-oriented precision agriculture system: Crop production assessment and plan implementation. Journal of Soil and Water Conservation, 60, 421-430

Massey, R., Myers, D., Kitchen, N., and Sudduth, K. (2008). Profitability Maps as an Input for Site-Specific Management Decision Making. Agronomy journal, 100, 52-59

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *